La solitude des Ouïgours
Commençons par la gaffe savoureuse de Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères: s'exprimant sur la révolte des Ouïgours, minorité turcophone de l'ouest de la Chine, et sur la répression dont ils sont victimes, il lance: «Les Yoghourts [sic] ont toujours pensé qu'ils étaient chez eux au Xinjiang.» Et puis, poursuivant: «La Chine est un grand pays... et les Chinois ont un argument: ils pensent qu'un certain nombre d'activités terroristes sont fomentées dans cette région. Il faut que tout cela cesse.»
Celui qui s'exprime ici au nom de la France, c'est l'universaliste naguère théoricien de «l'ingérence humanitaire» , c'est à dire du droit pour les pays étrangers de s'interposer lorsque des minorités sont persécutées d'une façon insupportable par des majorités.
Le lapsus «alimentaire» de Kouchner est anecdotique. Mais l'amateurisme d'un supposé grand diplomate démontre à quel point les Ouïgours sont seuls et ne peuvent compter sur la sollicitude mondiale dont bénéficient ou ont bénéficié naguère des persécutés comme les Palestiniens, les Kosovars... ou même les Tibétains.
Vous pensez que les Tibétains sont seuls? Que dire alors des Ouïgours, cette autre ex-majorité mise en minorité sur son propre territoire, annexé par l'imperium chinois? Le fait est que la cause tibétaine, au moins, existe dans le reste du monde. C'est tout juste si le monde connaît et peut nommer (ou situer) correctement les Ouïgours.
On a souvent l'impression que la partie est perdue pour ces minorités régionales de Chine, qui cherchent à affirmer leur droit à l'autodétermination dans un État qui le nie. Que pèsent 90 millions de personnes d'une cinquantaine d'ethnies minoritaires (dont les plus connues sont justement la tibétaine et la turcophone du Xinjiang) face à plus d'un milliard de Hans ?
L'ethnie han représente 92 % de la population totale du pays, et la majorité écrasante de ces Hans — même lorsqu'ils critiquent le gouvernement pour sa mauvaise gestion, sa corruption, les inégalités sociales ou même (plus rare) pour le manque de droits démocratiques, cette même population va se ranger, quasi unanime, derrière l'autorité de l'État lorsque l'ennemi désigné est le séparatiste ouïgour ou tibétain.
On pourrait même dire que le nationalisme han et l'idéologie de «l'unité chinoise à tout prix» sont en passe de remplacer la vieille idéologie maoïste, à l'heure où la «carotte» du boom économique ne suffit plus comme ciment social.
L'intransigeance affichée du gouvernement de Pékin envers les minorités nationales annonce-t-elle une répression réussie? Une érosion inéluctable de ces nationalités, par la répression culturelle, la discrimination économique, la colonisation massive des Hans... et finalement l'assimilation ? Possible, même si le gouvernement de Pékin a paru vraiment déconcerté par l'ampleur de la révolte.
***
La réaction ni chair, ni poisson d'un Bernard Kouchner est assez représentative de ce qui s'est dit sur les Ouïgours depuis une semaine dans le monde occidental. Pour l'essentiel, on s'est borné à «appeler les deux parties à la retenue» (Union européenne) et à «régler le différend de façon pacifique»: paroles en l'air, aveux d'impuissance devant un drame sur lequel on a bien peu de prise!
Du côté de l'Asie (au sens large), l'appui à la répression chinoise, ou à tout le moins la «compréhension» pour le point de vue de Pékin, sont largement répandus, de la Russie à la Thaïlande en passant par l'Afghanistan. De ce côté, pas de surprise: il y a un cousinage jusque dans la conception de la politique.
Plus étonnant, devant la tragédie ouïgoure, est le silence de la plupart des États musulmans. Les écrits de Salman Rushdie, les caricatures d'un journal danois et même les jeux «pokémon» ont inspiré des fatwas, fait descendre dans les rues des millions de musulmans en colère... Mais sur ce massacre des «frères de religion» prisonniers du rideau de fer chinois, où sont la Ligue arabe, la Conférence islamique, les gouvernements saoudien ou égyptien?
Une exception: la Turquie — cousine de la famille turcophone, dont les Ouïgours sont une branche —, qui a élevé le ton, évoquant un «massacre», voire un «génocide». Mais elle ne l'a fait qu'après plusieurs jours d'hésitation, soucieuse — comme tout le monde — de ne pas trop gâter ses rapports avec les tout-puissants diplomates et investisseurs chinois.
***
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. Cette chronique fait relâche et reviendra le 17 août.
Celui qui s'exprime ici au nom de la France, c'est l'universaliste naguère théoricien de «l'ingérence humanitaire» , c'est à dire du droit pour les pays étrangers de s'interposer lorsque des minorités sont persécutées d'une façon insupportable par des majorités.
Le lapsus «alimentaire» de Kouchner est anecdotique. Mais l'amateurisme d'un supposé grand diplomate démontre à quel point les Ouïgours sont seuls et ne peuvent compter sur la sollicitude mondiale dont bénéficient ou ont bénéficié naguère des persécutés comme les Palestiniens, les Kosovars... ou même les Tibétains.
Vous pensez que les Tibétains sont seuls? Que dire alors des Ouïgours, cette autre ex-majorité mise en minorité sur son propre territoire, annexé par l'imperium chinois? Le fait est que la cause tibétaine, au moins, existe dans le reste du monde. C'est tout juste si le monde connaît et peut nommer (ou situer) correctement les Ouïgours.
On a souvent l'impression que la partie est perdue pour ces minorités régionales de Chine, qui cherchent à affirmer leur droit à l'autodétermination dans un État qui le nie. Que pèsent 90 millions de personnes d'une cinquantaine d'ethnies minoritaires (dont les plus connues sont justement la tibétaine et la turcophone du Xinjiang) face à plus d'un milliard de Hans ?
L'ethnie han représente 92 % de la population totale du pays, et la majorité écrasante de ces Hans — même lorsqu'ils critiquent le gouvernement pour sa mauvaise gestion, sa corruption, les inégalités sociales ou même (plus rare) pour le manque de droits démocratiques, cette même population va se ranger, quasi unanime, derrière l'autorité de l'État lorsque l'ennemi désigné est le séparatiste ouïgour ou tibétain.
On pourrait même dire que le nationalisme han et l'idéologie de «l'unité chinoise à tout prix» sont en passe de remplacer la vieille idéologie maoïste, à l'heure où la «carotte» du boom économique ne suffit plus comme ciment social.
L'intransigeance affichée du gouvernement de Pékin envers les minorités nationales annonce-t-elle une répression réussie? Une érosion inéluctable de ces nationalités, par la répression culturelle, la discrimination économique, la colonisation massive des Hans... et finalement l'assimilation ? Possible, même si le gouvernement de Pékin a paru vraiment déconcerté par l'ampleur de la révolte.
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La réaction ni chair, ni poisson d'un Bernard Kouchner est assez représentative de ce qui s'est dit sur les Ouïgours depuis une semaine dans le monde occidental. Pour l'essentiel, on s'est borné à «appeler les deux parties à la retenue» (Union européenne) et à «régler le différend de façon pacifique»: paroles en l'air, aveux d'impuissance devant un drame sur lequel on a bien peu de prise!
Du côté de l'Asie (au sens large), l'appui à la répression chinoise, ou à tout le moins la «compréhension» pour le point de vue de Pékin, sont largement répandus, de la Russie à la Thaïlande en passant par l'Afghanistan. De ce côté, pas de surprise: il y a un cousinage jusque dans la conception de la politique.
Plus étonnant, devant la tragédie ouïgoure, est le silence de la plupart des États musulmans. Les écrits de Salman Rushdie, les caricatures d'un journal danois et même les jeux «pokémon» ont inspiré des fatwas, fait descendre dans les rues des millions de musulmans en colère... Mais sur ce massacre des «frères de religion» prisonniers du rideau de fer chinois, où sont la Ligue arabe, la Conférence islamique, les gouvernements saoudien ou égyptien?
Une exception: la Turquie — cousine de la famille turcophone, dont les Ouïgours sont une branche —, qui a élevé le ton, évoquant un «massacre», voire un «génocide». Mais elle ne l'a fait qu'après plusieurs jours d'hésitation, soucieuse — comme tout le monde — de ne pas trop gâter ses rapports avec les tout-puissants diplomates et investisseurs chinois.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. Cette chronique fait relâche et reviendra le 17 août.
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