Le Mexique aux urnes demain - Des électeurs déboussolés par une démocratie avortée
Photo : Agence France-Presse
Le président Felipe Calderón lors de son assermentation en 2006.
Demain, 73 millions d'électeurs mexicains se rendront aux urnes pour renouveler les 500 députés du Congrès et choisir six des trente-deux gouverneurs des États. L'abstention à ce scrutin pourrait dépasser 60 %; pourtant, ces législatives vont définir la marge de manoeuvre dont disposera le président Felipe Calderón durant la seconde moitié de son mandat de six ans.
Mexico — En 2000, les électeurs mexicains avaient enfreint toutes les menaces, y compris celle de perdre leur emploi, pour chasser allègrement le vieux PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), au pouvoir depuis 71 ans. Les observateurs y avaient vu un signal pour ce passage à la démocratie que le Mexique appelait alors de tous ses voeux.
Une décennie plus tard, rien ne va plus. «Pour des politiciens nuls, un vote nul», proclame un nouveau mouvement qui incite les 70 millions d'électeurs à annuler leur vote aux élections législatives de demain.
Les Mexicains, avec leurs 32 États et leurs 500 députés élus pour trois ans, sont appelés (trop) souvent à voter — tout en entretenant une réputation d'apathie et d'abstentionnisme! En 2000, Vicente Fox avait vaincu la vieille peur du changement pour se faire élire président par l'opposition droite-gauche; ce fut la victoire du vote utile, la participation des électeurs atteignit un taux record. En 2006, le président Felipe Calderón a fait réélire son parti sur la seule promesse d'être «le président de l'emploi».
Au cocktail offert le 24 juin par la délégation générale du Québec, le célèbre gouverneur du riche État de Nuevo Leon, Jose Natividad González, du PRI, ne cachait pas sa mauvaise humeur. En mai seulement, le nombre de chômeurs a augmenté de 100 000 dans son État. Des dizaines de maquiladoras (usines de sous-traitance) ont fermé à la frontière américaine. On prévoit 700 000 chômeurs de plus en 2009 au Mexique, alors qu'il faudrait créer annuellement un million d'emplois pour occuper les jeunes.
Terre promise sinistrée
Loin d'être la terre promise attendue, le nouveau régime dominé par le Parti d'action nationale (PAN, adversaire historique du PRI) n'a pas mis fin à la corruption ni aux conflits d'intérêts. Le malheureux ministre chargé de la gouvernance, Juan Camilo Mouriño, mort en novembre dernier dans le crash d'un jet gouvernemental en plein coeur de Mexico, faisait l'objet de critiques pour les multiples contrats signés par sa compagnie — et de sa propre main — avec PEMEX, la société nationalisée des pétroles.
Ce genre de cumulards vient s'ajouter aux politiciens qui passent sans états d'âme de député local à député fédéral, puis à sénateur, cumulant un poste de maire, puis recommencent le carrousel. Les «annulistes» veulent mettre fin à ces sinécures.
Le plus pathétique — un adjectif que les Mexicains confondent volontiers avec grotesque —, c'est que le grand parti de gauche, ce Parti de la révolution démocratique (PRD) porteur de tous les espoirs aux présidentielles de 2006, surtout chez les 70 millions de pauvres (sur 110 millions d'habitants), s'effrite dans des querelles intestines.
Vaincu en 2006 par sa propre corruption et par un célèbre publiciste américain, Dick Morris, qui en fit «un vrai danger pour le Mexique», l'ancien leader de la gauche Andrés Manuel Lopez Obrador fait aujourd'hui campagne sous la bannière d'un tiers parti — le PT, Parti du travail — plutôt que sous le célèbre étendard jaune du PRD qu'il contribua à fonder, et sans doute aussi à diviser!
Les sondeurs accordent 36 % des votes au PRI , 34 % au PAN (l'inverse pourrait aussi se produire) et il est à craindre que le PRD ne conserve pas plus d'une cinquantaine de sièges au Congrès.
Faire une croix partout !
Alors, annuler son vote demain? Deux millions d'électeurs y songent. «Tous les partis, affirme l'historien Lorenzo Meyer, ont échoué dans leur tâche de faire prendre racine à la démocratie. Durant sa campagne, en 2000, le président Fox promettait une nouvelle constitution. Finalement, le conservatisme a repris le dessus; on a même voulu jeter en prison le leader de la gauche. Jusqu'à ce que le Mexique soit emporté dans une nouvelle crise financière et cette lutte infructueuse contre les narcotrafiquants.»
Denise Dresser, politicologue et éditorialiste dans les principaux médias de Mexico, a même créé sa propre organisation du vote annulé, avec un premier rassemblement qui a eu lieu, mardi, dans une enceinte de la cité olympique. Son mouvement a des soutiens dans la deuxième ville du Mexique: Guadalajara, fief de la droite, où MM. Harper, Obama et Calderón tiendront un sommet trilatéral en août prochain.
Les Mexicains, particulièrement les agriculteurs, en ont gros sur le coeur contre l'ALENA. Mais la lutte contre le gangstérisme risque d'occuper les esprits. À moins que le vrai danger ne force le trio à la lucidité: la pauvreté qui galope, faute de coopération et de règles financières et mercantiles mieux adaptées (sur le modèle européen) à l'asymétrie qui pénalise le Mexique.
Pour l'instant, le directeur de l'Institut fédéral électoral, Leonardo Valdés, maintient son refus de compter les bulletins annulés. Mais si la consigne des «annulistes» provoquait une vague, ils auraient alors la voie ouverte pour lancer, fin juillet, une nouvelle association réclamant la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques.
Le Mexique a pourtant procédé à deux grandes réformes électorales depuis la fin des années 70. Pour mettre fin à un système politique que l'écrivain Mario Vargas Llosa qualifiait de «dictature parfaite», un réformateur du PRI créa un système de vote uninominal à un tour, comme au Canada, assorti d'une dose de proportionnelle. Sur les 500 députés du Congrès fédéral, 200 sont donc élus au scrutin de liste (c'est-à-dire choisis par leur parti et assurés d'être élus s'ils coiffent cette fameuse liste). Une inacceptable absence d'imputabilité devant les électeurs, pensent les annulistes.
Beaucoup d'électeurs seraient prêts à prolonger à quatre ou cinq ans le mandat des députés actuellement élus pour trois ans. Cela réduirait aussi les frais causés par le financement des partis subventionnés jusqu'à l'absurde: le Parti vert, qui a fait la fortune d'un ancien partenaire du président Fox, promet le retour de la peine de mort, depuis longtemps abolie au Mexique, ce qui va à l'encontre du credo international des verts!
L'astucieux système plurinominal semble aussi avoir fait son temps; il aura néanmoins permis à la gauche de siéger et à l'ensemble des partis d'installer leurs cadres au Congrès.
Le Mexique traverse sa plus grave crise depuis la grande dévaluation de 1994, sinon depuis la débâcle de 1929. L'abstention pourrait gagner les trois quarts des électeurs, ce qui ferait réfléchir, espère-t-on, les partenaires du Mexique, tels l'Espagne et le Canada, si prompts à se précipiter pour féliciter les vainqueurs en 2006, malgré la contestation du scrutin.
Ces élections législatives et municipales pourraient être le déclencheur des célébrations devant marquer le deuxième centenaire de l'indépendance du Mexique. Malheureusement, si la tendance se maintient, ce dimanche 5 juillet 2009 n'aura rien d'une historique fiesta!
***
Collaboration spéciale
Mexico — En 2000, les électeurs mexicains avaient enfreint toutes les menaces, y compris celle de perdre leur emploi, pour chasser allègrement le vieux PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), au pouvoir depuis 71 ans. Les observateurs y avaient vu un signal pour ce passage à la démocratie que le Mexique appelait alors de tous ses voeux.
Une décennie plus tard, rien ne va plus. «Pour des politiciens nuls, un vote nul», proclame un nouveau mouvement qui incite les 70 millions d'électeurs à annuler leur vote aux élections législatives de demain.
Les Mexicains, avec leurs 32 États et leurs 500 députés élus pour trois ans, sont appelés (trop) souvent à voter — tout en entretenant une réputation d'apathie et d'abstentionnisme! En 2000, Vicente Fox avait vaincu la vieille peur du changement pour se faire élire président par l'opposition droite-gauche; ce fut la victoire du vote utile, la participation des électeurs atteignit un taux record. En 2006, le président Felipe Calderón a fait réélire son parti sur la seule promesse d'être «le président de l'emploi».
Au cocktail offert le 24 juin par la délégation générale du Québec, le célèbre gouverneur du riche État de Nuevo Leon, Jose Natividad González, du PRI, ne cachait pas sa mauvaise humeur. En mai seulement, le nombre de chômeurs a augmenté de 100 000 dans son État. Des dizaines de maquiladoras (usines de sous-traitance) ont fermé à la frontière américaine. On prévoit 700 000 chômeurs de plus en 2009 au Mexique, alors qu'il faudrait créer annuellement un million d'emplois pour occuper les jeunes.
Terre promise sinistrée
Loin d'être la terre promise attendue, le nouveau régime dominé par le Parti d'action nationale (PAN, adversaire historique du PRI) n'a pas mis fin à la corruption ni aux conflits d'intérêts. Le malheureux ministre chargé de la gouvernance, Juan Camilo Mouriño, mort en novembre dernier dans le crash d'un jet gouvernemental en plein coeur de Mexico, faisait l'objet de critiques pour les multiples contrats signés par sa compagnie — et de sa propre main — avec PEMEX, la société nationalisée des pétroles.
Ce genre de cumulards vient s'ajouter aux politiciens qui passent sans états d'âme de député local à député fédéral, puis à sénateur, cumulant un poste de maire, puis recommencent le carrousel. Les «annulistes» veulent mettre fin à ces sinécures.
Le plus pathétique — un adjectif que les Mexicains confondent volontiers avec grotesque —, c'est que le grand parti de gauche, ce Parti de la révolution démocratique (PRD) porteur de tous les espoirs aux présidentielles de 2006, surtout chez les 70 millions de pauvres (sur 110 millions d'habitants), s'effrite dans des querelles intestines.
Vaincu en 2006 par sa propre corruption et par un célèbre publiciste américain, Dick Morris, qui en fit «un vrai danger pour le Mexique», l'ancien leader de la gauche Andrés Manuel Lopez Obrador fait aujourd'hui campagne sous la bannière d'un tiers parti — le PT, Parti du travail — plutôt que sous le célèbre étendard jaune du PRD qu'il contribua à fonder, et sans doute aussi à diviser!
Les sondeurs accordent 36 % des votes au PRI , 34 % au PAN (l'inverse pourrait aussi se produire) et il est à craindre que le PRD ne conserve pas plus d'une cinquantaine de sièges au Congrès.
Faire une croix partout !
Alors, annuler son vote demain? Deux millions d'électeurs y songent. «Tous les partis, affirme l'historien Lorenzo Meyer, ont échoué dans leur tâche de faire prendre racine à la démocratie. Durant sa campagne, en 2000, le président Fox promettait une nouvelle constitution. Finalement, le conservatisme a repris le dessus; on a même voulu jeter en prison le leader de la gauche. Jusqu'à ce que le Mexique soit emporté dans une nouvelle crise financière et cette lutte infructueuse contre les narcotrafiquants.»
Denise Dresser, politicologue et éditorialiste dans les principaux médias de Mexico, a même créé sa propre organisation du vote annulé, avec un premier rassemblement qui a eu lieu, mardi, dans une enceinte de la cité olympique. Son mouvement a des soutiens dans la deuxième ville du Mexique: Guadalajara, fief de la droite, où MM. Harper, Obama et Calderón tiendront un sommet trilatéral en août prochain.
Les Mexicains, particulièrement les agriculteurs, en ont gros sur le coeur contre l'ALENA. Mais la lutte contre le gangstérisme risque d'occuper les esprits. À moins que le vrai danger ne force le trio à la lucidité: la pauvreté qui galope, faute de coopération et de règles financières et mercantiles mieux adaptées (sur le modèle européen) à l'asymétrie qui pénalise le Mexique.
Pour l'instant, le directeur de l'Institut fédéral électoral, Leonardo Valdés, maintient son refus de compter les bulletins annulés. Mais si la consigne des «annulistes» provoquait une vague, ils auraient alors la voie ouverte pour lancer, fin juillet, une nouvelle association réclamant la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques.
Le Mexique a pourtant procédé à deux grandes réformes électorales depuis la fin des années 70. Pour mettre fin à un système politique que l'écrivain Mario Vargas Llosa qualifiait de «dictature parfaite», un réformateur du PRI créa un système de vote uninominal à un tour, comme au Canada, assorti d'une dose de proportionnelle. Sur les 500 députés du Congrès fédéral, 200 sont donc élus au scrutin de liste (c'est-à-dire choisis par leur parti et assurés d'être élus s'ils coiffent cette fameuse liste). Une inacceptable absence d'imputabilité devant les électeurs, pensent les annulistes.
Beaucoup d'électeurs seraient prêts à prolonger à quatre ou cinq ans le mandat des députés actuellement élus pour trois ans. Cela réduirait aussi les frais causés par le financement des partis subventionnés jusqu'à l'absurde: le Parti vert, qui a fait la fortune d'un ancien partenaire du président Fox, promet le retour de la peine de mort, depuis longtemps abolie au Mexique, ce qui va à l'encontre du credo international des verts!
L'astucieux système plurinominal semble aussi avoir fait son temps; il aura néanmoins permis à la gauche de siéger et à l'ensemble des partis d'installer leurs cadres au Congrès.
Le Mexique traverse sa plus grave crise depuis la grande dévaluation de 1994, sinon depuis la débâcle de 1929. L'abstention pourrait gagner les trois quarts des électeurs, ce qui ferait réfléchir, espère-t-on, les partenaires du Mexique, tels l'Espagne et le Canada, si prompts à se précipiter pour féliciter les vainqueurs en 2006, malgré la contestation du scrutin.
Ces élections législatives et municipales pourraient être le déclencheur des célébrations devant marquer le deuxième centenaire de l'indépendance du Mexique. Malheureusement, si la tendance se maintient, ce dimanche 5 juillet 2009 n'aura rien d'une historique fiesta!
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