Castro tire sa révérence
Photo : Agence France-Presse
Fidel Castro aura beaucoup de temps pour lire désormais: le président cubain, convalescent depuis 19 mois, a indiqué hier qu’il abandonnait le pouvoir obtenu après une longue lutte armée en 1959.
Rideau pour Castro. Après plus de 19 mois de mystère et de rumeurs évoquant tantôt sa mort, tantôt son retour à la tête du pays, Fidel Castro a rompu hier le suspense en annonçant qu'il renonce définitivement au pouvoir. Affaibli, le commandante redevient un simple «camarade»... et ouvre une ère nouvelle à Cuba.
Cela ne signifie pas la fin du castrisme ou de la révolution cubaine. Mais c'est une monumentale page de l'histoire de Cuba qu'a tournée hier le lider maximo, dernière grande figure de la guerre froide. À 81 ans, après plus de 49 ans de pouvoir exercé sans partage, Castro laisse tomber les rênes d'un pays où plus de 70 % des habitants n'ont jamais connu d'autre dirigeant que lui.
Comme c'est son habitude depuis qu'il est en convalescence — Castro n'est pas apparu en public depuis qu'il a subi des opérations pour soigner une hémorragie gastro-intestinale, en juillet 2006 —, c'est par le site Internet du journal Granma que Castro s'est exprimé hier pour annoncer sa retraite politique et inaugurer officiellement l'après-Fidel.
Le changement de garde sera confirmé dimanche. La nouvelle Assemblée nationale issue des élections du mois dernier se réunira alors pour désigner les membres du Conseil d'État, ainsi que son président. La plupart des observateurs s'attendent à ce que Raúl Castro — qui assurait l'intérim depuis la maladie de son frère — devienne maintenant président.
«Mon désir a toujours été d'accomplir mon devoir jusqu'au dernier souffle», indique Fidel Castro dans sa lettre de démission, qui signe l'acte final d'une longue mise en scène de sa propre sortie. «Je trahirais ma conscience en occupant une responsabilité qui exige de la mobilité et un investissement total que je ne suis pas en état physique d'offrir. Je le dis sans dramatiser.»
Évoquant son «état de santé critique», Fidel Castro ajoute qu'il ne désire pas et n'acceptera pas la charge de président du Conseil d'État et de commandant en chef — titre hautement symbolique dans une île qui se considère comme assiégée. Il demeure muet quant aux deux autres postes qu'il occupe, soit ceux de premier ministre et de secrétaire du Parti communiste (PC).
Castro indique que la pérennité de la révolution cubaine sera assurée par les «cadres de la vieille garde» et la «génération intermédiaire qui a appris à nos côtés les bases de l'art compliqué et presque inaccessible d'organiser et de diriger une révolution».
Mais Fidel Castro ne disparaîtra pas complètement. Intarissable, l'homme veut continuer de peser sur la vie politique cubaine. Il agira donc maintenant «en bon soldat des idées» et continuera d'écrire régulièrement ses réflexions, qu'il signera toutefois en tant que «camarade Fidel» et non plus comme commandant.
Réactions
Anticipée depuis la difficile opération qu'il a subie le 31 juillet 2006, l'annonce du départ de Fidel Castro n'a surpris ni le peuple cubain, ni les exilés, ni les experts, ni les dirigeants du monde hier. «Il avait dit avant Noël qu'il ne fallait pas se cramponner à ses responsabilités, rappelle Claude Morin, professeur retraité de l'Université de Montréal et spécialiste de la question cubaine. Il avait déjà envoyé plusieurs signaux clairs indiquant qu'il pourrait ne pas revenir.»
D'où, peut-être, l'absence de commotion à La Havane hier. «Le deuil se fera au moment de la mort de Castro, dit M. Morin. Pour l'instant, c'est simplement un retrait de l'avant-scène.» Selon le New York Times, les stations de radio du pays n'ont même pas interrompu leur programmation, se contentant de rapporter brièvement la nouvelle.
De même, les dissidents attendront pour fêter. Le Miami Herald rapportait hier que, si certains exilés ont montré leur joie, la plupart attendent que la démocratie revienne sur l'île et que des changements de fond soient apportés à son système économique avant de célébrer quoi que ce soit.
Même prudence un peu partout dans le monde, où la décision de Castro a été perçue comme la première phase d'une transition qui devra faire ses preuves. Le président américain, George W. Bush, qui a durci l'embargo imposé depuis des années au gouvernement cubain, a formulé l'espoir que le départ de Castro ouvre «une période de transition démocratique» qui devra «conduire à des élections libres et équitables».
En attendant, le numéro deux de la diplomatie américaine, John Negroponte, a averti que l'embargo avait peu de chances d'être levé «dans un proche avenir».
L'Union européenne s'est pour sa part dite prête à étudier une relance des liens diplomatiques avec Cuba, gelés depuis l'arrestation de 75 opposants en 2003. Interrogé sur les ondes d'Europe 1, le secrétaire d'État aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, a souhaité l'ouverture d'une «voie nouvelle» à Cuba. «Le castrisme, ç'a été un symbole de totalitarisme. On ne peut que souhaiter qu'il y ait après ce retrait une voie nouvelle qui s'ouvre et qu'il y ait plus de démocratie dans ce pays», a-t-il dit. Paris et Londres ont exprimé des opinions semblables.
Du côté canadien, le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, a dit espérer que la décision du président cubain déclenche une série de réformes économiques et politiques à Cuba. Le Canada continuera de suivre l'évolution de la situation à Cuba, a-t-il ajouté dans un communiqué.
Castro a, sinon, reçu des éloges de certains alliés de Cuba, notamment le Vietnam, la Chine, le Nicaragua et le Venezuela.
L'heure de Raúl?
La question de la succession de Fidel Castro demeure ouverte. La logique voudrait que l'Assemblée nationale désigne Raúl Castro comme nouveau président, mais ce n'est pas une obligation.
«Il se pourrait qu'on décide de l'affecter comme secrétaire du PC et commandant en chef, et qu'on choisisse plutôt un président plus jeune, comme Carlos Lage [actuel vice-président]», pense Claude Morin. «On donnerait le signal d'un renouvellement au sommet», note-t-il. Mais ce serait, d'une manière ou d'une autre, une «succession dans la continuité», ajoute M. Morin. «On reste entre fidélistes.»
L'historien s'attend à ce que les prochains mois apportent leur lot de changements — surtout économiques —, mais sans bouleverser les fondements de la révolution cubaine.
De son côté, l'écrivain et dissident Jacobo Machover pense qu'on «peut désormais assister à un affaiblissement du pouvoir castriste», mais que ce n'est pas par Raúl Castro que le changement viendra. Il n'a pas pu ou voulu décider le «plus infime changement» depuis août 2006, estime M. Machover.
Selon Susanne Gratius, de la Fondation pour les affaires étrangères et le dialogue à l'étranger (FRIDE), basée à Madrid, c'est la sortie progressive de Fidel qui a empêché pour l'instant Raúl de décider les changements «conceptuels et structurels» qu'il avait appelés de ses voeux.
Quoi qu'il en soit, la vie à Cuba ne sera plus pareille sans la figure quasi paternelle de celui qui incarnait complètement la révolution. Fidel Castro a marqué l'histoire du XXe siècle de sa personnalité hors de l'ordinaire, capable de résister aux pressions de dix présidents américains, à une tentative d'invasion, à la chute de l'URSS, aux soubresauts d'une économie boiteuse et à des dizaines de complots rêvés ou réels.
Véritable héros révolutionnaire pour les uns, tyran brutal pour les autres, Castro laisse derrière lui un héritage politique immense, mais très controversé. Reste maintenant à voir si le castrisme survivra au départ de son idéologue.
***
Avec l'Agence France-Presse, Reuters, l'Associated Press, The New York Times et El Mundo
Cela ne signifie pas la fin du castrisme ou de la révolution cubaine. Mais c'est une monumentale page de l'histoire de Cuba qu'a tournée hier le lider maximo, dernière grande figure de la guerre froide. À 81 ans, après plus de 49 ans de pouvoir exercé sans partage, Castro laisse tomber les rênes d'un pays où plus de 70 % des habitants n'ont jamais connu d'autre dirigeant que lui.
Comme c'est son habitude depuis qu'il est en convalescence — Castro n'est pas apparu en public depuis qu'il a subi des opérations pour soigner une hémorragie gastro-intestinale, en juillet 2006 —, c'est par le site Internet du journal Granma que Castro s'est exprimé hier pour annoncer sa retraite politique et inaugurer officiellement l'après-Fidel.
Le changement de garde sera confirmé dimanche. La nouvelle Assemblée nationale issue des élections du mois dernier se réunira alors pour désigner les membres du Conseil d'État, ainsi que son président. La plupart des observateurs s'attendent à ce que Raúl Castro — qui assurait l'intérim depuis la maladie de son frère — devienne maintenant président.
«Mon désir a toujours été d'accomplir mon devoir jusqu'au dernier souffle», indique Fidel Castro dans sa lettre de démission, qui signe l'acte final d'une longue mise en scène de sa propre sortie. «Je trahirais ma conscience en occupant une responsabilité qui exige de la mobilité et un investissement total que je ne suis pas en état physique d'offrir. Je le dis sans dramatiser.»
Évoquant son «état de santé critique», Fidel Castro ajoute qu'il ne désire pas et n'acceptera pas la charge de président du Conseil d'État et de commandant en chef — titre hautement symbolique dans une île qui se considère comme assiégée. Il demeure muet quant aux deux autres postes qu'il occupe, soit ceux de premier ministre et de secrétaire du Parti communiste (PC).
Castro indique que la pérennité de la révolution cubaine sera assurée par les «cadres de la vieille garde» et la «génération intermédiaire qui a appris à nos côtés les bases de l'art compliqué et presque inaccessible d'organiser et de diriger une révolution».
Mais Fidel Castro ne disparaîtra pas complètement. Intarissable, l'homme veut continuer de peser sur la vie politique cubaine. Il agira donc maintenant «en bon soldat des idées» et continuera d'écrire régulièrement ses réflexions, qu'il signera toutefois en tant que «camarade Fidel» et non plus comme commandant.
Réactions
Anticipée depuis la difficile opération qu'il a subie le 31 juillet 2006, l'annonce du départ de Fidel Castro n'a surpris ni le peuple cubain, ni les exilés, ni les experts, ni les dirigeants du monde hier. «Il avait dit avant Noël qu'il ne fallait pas se cramponner à ses responsabilités, rappelle Claude Morin, professeur retraité de l'Université de Montréal et spécialiste de la question cubaine. Il avait déjà envoyé plusieurs signaux clairs indiquant qu'il pourrait ne pas revenir.»
D'où, peut-être, l'absence de commotion à La Havane hier. «Le deuil se fera au moment de la mort de Castro, dit M. Morin. Pour l'instant, c'est simplement un retrait de l'avant-scène.» Selon le New York Times, les stations de radio du pays n'ont même pas interrompu leur programmation, se contentant de rapporter brièvement la nouvelle.
De même, les dissidents attendront pour fêter. Le Miami Herald rapportait hier que, si certains exilés ont montré leur joie, la plupart attendent que la démocratie revienne sur l'île et que des changements de fond soient apportés à son système économique avant de célébrer quoi que ce soit.
Même prudence un peu partout dans le monde, où la décision de Castro a été perçue comme la première phase d'une transition qui devra faire ses preuves. Le président américain, George W. Bush, qui a durci l'embargo imposé depuis des années au gouvernement cubain, a formulé l'espoir que le départ de Castro ouvre «une période de transition démocratique» qui devra «conduire à des élections libres et équitables».
En attendant, le numéro deux de la diplomatie américaine, John Negroponte, a averti que l'embargo avait peu de chances d'être levé «dans un proche avenir».
L'Union européenne s'est pour sa part dite prête à étudier une relance des liens diplomatiques avec Cuba, gelés depuis l'arrestation de 75 opposants en 2003. Interrogé sur les ondes d'Europe 1, le secrétaire d'État aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, a souhaité l'ouverture d'une «voie nouvelle» à Cuba. «Le castrisme, ç'a été un symbole de totalitarisme. On ne peut que souhaiter qu'il y ait après ce retrait une voie nouvelle qui s'ouvre et qu'il y ait plus de démocratie dans ce pays», a-t-il dit. Paris et Londres ont exprimé des opinions semblables.
Du côté canadien, le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, a dit espérer que la décision du président cubain déclenche une série de réformes économiques et politiques à Cuba. Le Canada continuera de suivre l'évolution de la situation à Cuba, a-t-il ajouté dans un communiqué.
Castro a, sinon, reçu des éloges de certains alliés de Cuba, notamment le Vietnam, la Chine, le Nicaragua et le Venezuela.
L'heure de Raúl?
La question de la succession de Fidel Castro demeure ouverte. La logique voudrait que l'Assemblée nationale désigne Raúl Castro comme nouveau président, mais ce n'est pas une obligation.
«Il se pourrait qu'on décide de l'affecter comme secrétaire du PC et commandant en chef, et qu'on choisisse plutôt un président plus jeune, comme Carlos Lage [actuel vice-président]», pense Claude Morin. «On donnerait le signal d'un renouvellement au sommet», note-t-il. Mais ce serait, d'une manière ou d'une autre, une «succession dans la continuité», ajoute M. Morin. «On reste entre fidélistes.»
L'historien s'attend à ce que les prochains mois apportent leur lot de changements — surtout économiques —, mais sans bouleverser les fondements de la révolution cubaine.
De son côté, l'écrivain et dissident Jacobo Machover pense qu'on «peut désormais assister à un affaiblissement du pouvoir castriste», mais que ce n'est pas par Raúl Castro que le changement viendra. Il n'a pas pu ou voulu décider le «plus infime changement» depuis août 2006, estime M. Machover.
Selon Susanne Gratius, de la Fondation pour les affaires étrangères et le dialogue à l'étranger (FRIDE), basée à Madrid, c'est la sortie progressive de Fidel qui a empêché pour l'instant Raúl de décider les changements «conceptuels et structurels» qu'il avait appelés de ses voeux.
Quoi qu'il en soit, la vie à Cuba ne sera plus pareille sans la figure quasi paternelle de celui qui incarnait complètement la révolution. Fidel Castro a marqué l'histoire du XXe siècle de sa personnalité hors de l'ordinaire, capable de résister aux pressions de dix présidents américains, à une tentative d'invasion, à la chute de l'URSS, aux soubresauts d'une économie boiteuse et à des dizaines de complots rêvés ou réels.
Véritable héros révolutionnaire pour les uns, tyran brutal pour les autres, Castro laisse derrière lui un héritage politique immense, mais très controversé. Reste maintenant à voir si le castrisme survivra au départ de son idéologue.
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Avec l'Agence France-Presse, Reuters, l'Associated Press, The New York Times et El Mundo
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