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La Pachamama pour tous

«La terre appartient à qui la travaille», estime le Mouvement des sans-terre de Bolivie, qui mène depuis quelques années des actions d’occupation sur des domaines sous-exploités du pays. On estime qu’il y a 250 000 familles boliviennes qui n’
Photo : Agence France-Presse
«La terre appartient à qui la travaille», estime le Mouvement des sans-terre de Bolivie, qui mène depuis quelques années des actions d’occupation sur des domaines sous-exploités du pays. On estime qu’il y a 250 000 familles boliviennes qui n’
En gagnant les élections présidentielles de décembre dernier en Bolivie, Evo Morales a fait naître un immense espoir dans la population autochtone, l'une des plus pauvres du continent. Nos collaborateurs rentrent d'un séjour de trois mois dans ce pays. Cinquième texte d'une série de six.

Santa Cruz — On ne rigole pas avec la Pachamama en Bolivie. Dans l'imaginaire collectif de la population autochtone, la Terre Mère est omniprésente. Elle reçoit quotidiennement sa rasade d'alcool, sa part de grains de maïs, quelques cuillerées de soupe. Une foule d'offrandes que même — et surtout — les plus pauvres des pauvres n'oublient jamais de verser. Car «la Pachamama, c'est la vie», dit-on dans les Andes.

Pourtant, si chacun donne chaque jour un petit quelque chose à la terre, le retour sur investissement n'est pas le même pour tous. Après deux réformes agraires inachevées (1953 et 1996), la Bolivie reste en effet le pays des Amériques au territoire le plus inéquitablement réparti. Ici, alors que 33 % des Boliviens se partagent 5 % des terres bonnes pour l'agriculture ou l'élevage, 2 % des propriétaires possèdent 34 % du territoire. Des domaines immenses qui ne sont souvent même pas utilisés par les «latifundistes» (lesdits propriétaires).

Ainsi, au coeur de l'Oriente bolivien formé de vallées d'un vert incandescent, là où se trouvent les sols les plus fertiles du pays, des millions d'hectares dorment, improductifs. Des «terres spéculatives». Et il y a, tout autour, des milliers de paysans sans terre qui les regardent avec envie. On estime aujourd'hui que 250 000 familles boliviennes sont sans terre et que près d'un million d'autres n'ont pas un lopin assez grand pour subvenir à leurs besoins. Cette question de la mauvaise distribution des terres sera d'ailleurs au coeur des discussions de l'Assemblée constituante, qui commence dimanche et est chargée de réécrire la Constitution bolivienne.

C'est dans cet Oriente de chaleur caniculaire constante qu'est né, il y a six ans, le Mouvement des travailleurs sans terre (MST) bolivien, petit frère de son voisin brésilien. Les deux partagent un modus operandi similaire: occuper les terres non utilisées par les latifundistes, les cultiver, puis tenter d'en obtenir légalement les droits, suivant le principe que «la terre appartient à celui qui la travaille».

Ce qui n'est pas si simple sur le terrain. Les débuts du MST-Bolivie ont été difficiles. Ainsi, sa première occupation — à Pananti, dans l'extrême-sud du pays — a coûté la vie à six paysans, à la suite d'une attaque des latifundistes en novembre 2001. «Ils ont presque réussi à désarticuler le mouvement, se rappelle le cofondateur du MST, Angel Duran, rencontré dans son petit deux-pièces de La Paz. On a perdu la moitié de nos membres, les gens avaient peur.» Auteure d'une maîtrise en géographie à l'UQAM sur ce mouvement, Marie-Josée Béliveau note que le «MST a rencontré beaucoup d'obstacles auxquels les gens n'avaient pas pensé au départ. Ils se disaient: "on va s'installer pacifiquement, on enlève des arbres et on travaille la terre..." Mais les campagnes de salissage dans les médias et les violences ont ralenti l'essor du mouvement.»

Ébranlé physiquement et moralement, le mouvement a néanmoins survécu. Tellement qu'il s'impose aujourd'hui comme une force sociale importante au pays, «capable d'être un caillou dans le soulier du gouvernement», selon l'analyste Paulino Guarachi. Sans bénéficier d'aucune aide extérieure, le MST compterait quelque 10 000 membres à travers le pays, et on recense actuellement près de 65 occupations de terres.

La plupart des occupations se font dans le sud du pays, là où, dit-on, «il suffit d'échapper un noyau pour qu'il pousse aussitôt un manguier». C'est à quelques minutes de Pananti que se tient la seule occupation où les paysans ont réussi à faire légaliser leurs titres de propriété: Palmito Timboys. On y accède par une route de terre défoncée, où le taxi s'embourbe plusieurs fois. Une école a été construite au centre d'une clairière. Elle n'a ni fenêtres ni manuels scolaires. Mais il y a deux salles de classe avec chacune un tableau noir et deux bancs de bois. C'est le coeur d'un village fait d'habitations rudimentaires, éparpillées le long de sentiers irréguliers qui serpentent dans la forêt.

Environ 50 familles vivent actuellement à Palmitos. Pour qui débarque, la pauvreté est frappante: le puits est à sec, on boit l'eau directement d'une source stagnante et infestée. Tous les enfants de la collectivité ont des problèmes dermatologiques sévères. Maux de ventre et de dents chez les plus vieux. Dans les maisonnettes sans porte, c'est le vide. Une table, un lit où plusieurs enfants dorment pêle-mêle. Les toits de bambou sont le refuge des punaises porteuses de la maladie de Chagas. On fait bouillir l'eau sur un petit feu à même le sol. La fumée éloigne les grosses mouches.

Conditions d'extrême précarité, donc, mais les paysans installés là se disent «beaucoup mieux qu'avant d'arriver ici». À travers les sourires édentés, on discerne la fierté d'avoir monté un village là où la terre dormait. «Elle nous attendait», dit l'un des habitants.

«La plupart d'entre nous travaillaient sur de grandes "haciendas" ou les conditions ressemblaient à de l'esclavagisme, relate Demasio, responsable de l'organisation. Le salaire n'était pas suffisant pour survivre... Alors on s'est organisé, on a repéré une terre non travaillée, on est venu s'installer.» À la main, les occupants ont défriché ce qui forme maintenant un grand jardin communautaire diffus: y poussent à gauche et à droite des haricots, des tomates, du soja, du maïs, des arachides, de la papaye... On accueille les visiteurs en allant chercher une pastèque au champ. Son jus frais rafraîchit une journée étouffante.

«La police ne comprenait pas nos motivations au début, dit Demasio. Il y a eu des blessés, on nous attaquait quand nous marchions vers Yacuiba.» La ville la plus proche est à plusieurs heures de marche. «Nous avons beaucoup souffert, ajoute Hilaria Serrano, femme dirigeante dans cette communauté. La vie de "peone" [ouvrier] n'était pas facile, mais les débuts ici ont été terribles. Maintenant, c'est mieux. Le gouvernement a reconnu nos droits, l'alimentation s'est enrichie. Les premiers temps, on ne mangeait que du maïs avec du miel... Il reste beaucoup à faire pour avoir une vie confortable, mais nous bâtissons quelque chose qui nous appartient.»

Marie-Josée Béliveau, dont le travail porte précisément sur Palmitos Timboy, explique le succès de cette communauté par sa «grande force d'action. Ils sont très revendicateurs, ont organisé des grèves de la faim, des occupations de bureaux... L'Institut national de réforme agraire [INRA] n'a pas eu d'autre choix que de reconnaître leurs droits, ce qui n'est pas été le cas ailleurs.» Une partie des terres redistribuées aux paysans de Palmitos appartenait à des latifundistes, le reste à l'État.

Nouvelle réforme

Tous les militants du MST le concèdent toutefois: leur moyen d'action n'est qu'un pansement sur un problème qui doit être réglé à La Paz. «Nous soutenons les revendications du MST, mais pas son action», explique d'ailleurs Paulino Guarachi, expert de l'importante Fundacion Tierra (FT), à La Paz. «Le problème de fond, c'est la distribution des terres, et ça doit se régler légalement.»

Evo Morales a ainsi lancé une nouvelle réforme agraire il y a deux mois. La première phase consiste à redistribuer plus de deux millions d'hectares des terres de l'État aux paysans pauvres. Dans la seconde, l'État reprendra possession des latifundios (les grands domaines terriens) sous-exploités, usurpés ou laissés en déshérence, afin de les redistribuer. «Et cette fois-ci, on espère que le gouvernement aura les moyens et la volonté d'aller au bout de sa réforme», indique Lidio Julian, dirigeant du MST. Le souvenir des échecs de 1953 et 1996 plane encore sur les plaines boliviennes, avec cet arrière-goût de corruption, de tromperie et d'inachèvement. Mais aujourd'hui, galvanisés par le succès «des compatriotes indiens» à La Paz, les paysans ont bien l'intention de réveiller et reprendre les terres qui sommeillent. Coûte que coûte.

***

Collaboration spéciale

Reportage réalisé avec le soutien financier de l'ACDI

À lire demain: L'environnement: la route verte vers la liberté






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