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L'entrevue - Plaidoyer pour des États unis d'Afrique

Claude Lévesque   19 octobre 2009  Afrique
Homme d'État et intellectuel, Alpha Oumar Konaré compte parmi les voix les plus respectées d'Afrique. Élu président du Mali en 1992, après une longue période de dictature, puis réélu en 1997, il s'est contenté de ces deux mandats permis par la Constitution. Il a ensuite présidé la Commission de l'Union africaine (UA) de 2003 à 2008, mais n'a pas cherché à être reconduit dans ces fonctions, jugeant qu'il pourrait se rendre plus utile en faisant du « lobbying » en faveur d'une meilleure intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale, un objectif qui passe selon lui par une intégration politique accélérée de l'Afrique elle-même.

C'est donc un retraité actif (à plusieurs titres, puisqu'il a été historien, géographe et archéologue) doté de l'autorité morale d'un ancien chef d'État qui était récemment l'invité d'honneur, à Montréal, du Forum Africa, un évènement bisannuel destiné à promouvoir les liens entre l'Afrique et le Canada.

« Il va de soi que 53 pays ne pourront s'imposer tant qu'ils ne seront pas unis, a-t-il affirmé en entrevue au Devoir. Bien sûr, il y a l'Union africaine, mais [...] on devrait donner plus de pouvoir à ses institutions. Cela se fera plus facilement si nous avons bien en vue la création des États unis d'Afrique. » Le mot est lancé. À une époque où l'Europe hésite à renforcer ses institutions communes, ce que l'ancien président du Mali appelle de ses voeux, ce n'est rien de moins que le fédéralisme appliqué à l'échelle de l'Afrique.

« Il ne s'agit pas d'effacer les États, mais bien d'effectuer plus de transferts de souveraineté à un organe fédéral qui serait exécutif, législatif et judiciaire », a-t-il précisé. M. Konaré a pris soin d'ajouter que le projet ne doit pas se faire sur une base raciale, l'Afrique étant peuplée de Noirs, de Blancs, de métis et d'un grand nombre d'Arabes. « On oublie souvent que 75 % des Arabes y vivent », a-t-il rappelé.

Si les institutions de l'UA semblent calquées sur celles de l'Union européenne, ce sont plutôt les États-Unis d'Amérique et le Canada qui inspirent Alpha Oumar Konaré. « Il y a beaucoup de similitudes entre l'UE et l'UA, mais notre lutte pour plus d'intégration n'a pas commencé avec l'Union européenne. Je peux même dire que la lutte pour le panafricanisme est beaucoup plus ancienne que le combat pour l'Europe unie », a affirmé M. Konaré.

« L'intégration européenne s'est faite autour des principes de la bonne gouvernance, de la paix et de la promotion des droits. Sur ce plan-là, nous avons intérêt à étudier l'expérience européenne, a-t-il poursuivi. Mais sur d'autres plans, nous ne pouvons suivre, et encore moins calquer, l'exemple européen: l'UE dans sa forme actuelle n'est pas fédérale, c'est un regroupement d'États-nations. Faut-il attendre que les États africains deviennent des États-nations pour aller vers l'intégration? En Afrique, l'histoire de l'État et de la nation est un legs colonial. »

Un débat devenu public

Pour M. Konaré, ce qui était « un rêve et même quelque chose d'inimaginable » il y a quelques années ne l'est plus aujourd'hui. Le débat sur les « États unis d'Afrique » est devenu « public et officiel », depuis que les chefs d'État de l'Union africaine l'ont mis à l'ordre du jour, en 2007. « Ça peut aller plus vite qu'on le croit, parce qu'aucun problème africain ne peut se régler si l'Afrique n'est pas unie, qu'il s'agisse de sécurité, d'infrastructures, d'énergie, de sécurité alimentaire ou encore de migrations et de démographie. »

Pour M. Konaré, l'intégration africaine est « freinée » par un leadership qui s'appuie trop souvent sur « l'ethnonationalisme », sur le « micronationalisme » ou sur des « réflexes liés à certains regroupements régionaux. Mais c'est aussi le fait de grandes entreprises multinationales et de grands États qui ne souhaitent pas exactement une Afrique unie, parce qu'il est plus facile de manipuler des États multiples ».

L'ancien président du Mali observe des « évolutions positives » en matière de démocratie en Afrique, mais constate qu'« on ne peut pas la limiter à ses seuls aspects formels ou institutionnels ». « Il faut de vrais partis avec de vrais programmes politiques et une éthique. Il est indispensable qu'émerge une opinion publique africaine, qu'une véritable société civile joue son rôle et que le secteur privé s'assume. »

Alpha Oumar Konaré voit dans le remplacement de l'Organisation de l'unité africaine par l'UA, en 2002, un pas dans la bonne direction. « L'UA s'affirme très clairement comme une organisation d'intégration », explique-t-il, précisant qu'elle s'est dotée d'une série d'institutions, dont une commission, un Parlement et une cour de justice « qui rappellent la gestion d'un État ».

En outre, contrairement à son ancêtre, l'UA a clairement défini dans ses statuts des valeurs telles que la démocratie et l'État de droit, ce qui l'a menée à intervenir dans certaines crises ou du moins à prendre clairement position. Et au Zimbabwe? « Je pense qu'il y a un processus de dialogue en cours, qu'il faut accompagner pour que les réformes qui seront faites confortent un véritable processus démocratique », a répondu M. Konaré.

Ce dernier croit d'autre part que, « sans négliger la langue française, la langue anglaise ou les langues nationales », il faut imposer graduellement le swahili comme langue panafricaine: « C'est une des langues les plus répandues, qui est déjà utilisée comme langue officielle par l'UA et par quelques pays. Et, surtout, c'est une langue qui n'est pas ethnique. Il existe d'autres grandes langues régionales, mais ces dernières sont identifiées à des groupes ethniques. En outre, le swahili est une langue bien outillée. »

L'intégration

L'Afrique est entrée en contact avec l'économie mondiale par la traite et la colonisation; autant dire qu'elle a été « mal intégrée ». Il ne s'agit pas de refuser l'intégration mais de cesser de la subir, croit Alpha Oumar Konaré. En clair, « il faut remettre en cause l'économie de rente découlant du pacte colonial, qui est essentiellement fondé sur l'exportation des matières premières » au profit d'un partenariat gagnant-gagnant.

C'était le sens du plaidoyer fait à Montréal par M. Konaré, qui a déploré que le Canada tende à fermer ses ambassades en Afrique, alors que plusieurs autres pays augmentent leur présence sur ce continent. Comment expliquer ce retrait? « C'est la grande interrogation, admet M. Konaré. Le Canada a une grande tradition d'engagement aux côtés de l'Afrique. C'est un pays ouvert, où l'on trouve une importante diaspora africaine. Ce qui fait le fondement de l'Afrique, c'est la diversité culturelle; vous le trouvez ici. »

Cette diversité est également un des combats de la Francophonie, dont l'avenir, selon M. Konaré, se joue en Afrique. À condition, a-t-il ajouté, que les grands pays, comme la France, s'y impliquent davantage et renoncent à entretenir des « relations bilatérales d'une autre époque ».






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