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Afrique du sud - Le cauchemar des «Zim»

Lisa-Marie Gervais   26 mars 2008  Afrique
Photo: Lisa-Marie Gervais, Le Devoir
Des Zimbabwéens attendent pour demander l’asile à l’Afrique du Sud. Plusieurs d’entre eux se verront pourtant refouler vers leur pays d’origine qui, ravagé par presque 30 ans de dictature, n’a aucun aven
Photo: Lisa-Marie Gervais, Le Devoir Des Zimbabwéens attendent pour demander l’asile à l’Afrique du Sud. Plusieurs d’entre eux se verront pourtant refouler vers leur pays d’origine qui, ravagé par presque 30 ans de dictature, n’a aucun aven
Estimés à trois millions, les Zimbabwéens formeraient le plus grand groupe de migrants en Afrique du Sud. Chaque jour, ils seraient des milliers à y entrer par la frontière au nord du pays. Pour certains, ce point chaud est une véritable passoire. Pour d'autres, c'est une autoroute vers une zone de non-droit. Deuxième d'une série de trois textes.

Musina — Ni les hautes clôtures ni les rangées de barbelés. Pas plus que la rivière Limpopo infestée de crocodiles. Il n'y a pas grand-chose qui puisse dissuader un Zimbabwéen de traverser la frontière pour entrer au pays de Nelson Mandela. Cet aller-retour entre son petit shack de brousse au Zimbabwe et la ferme où il travaille en Afrique du Sud, Joseph l'a fait plus de 40 fois. Assis par terre dans le centre de détention de Musina, ville frontalière du côté sud-africain, ce père de famille zimbabwéen raconte qu'il faisait de l'auto-stop sur une route de campagne quand les policiers l'ont aperçu. Affaibli parce qu'il n'a pas mangé depuis trois jours, il attend maintenant patiemment d'être expulsé.

«Chez nous il n'y a rien. Le pays est vide», murmure-t-il, recroquevillé, le regard visiblement traumatisé. Lorsqu'il y aura assez de clandestins pour remplir un camion, Joseph et les autres migrants zimbabwéens — qu'on appelle gentiment les «Zim» — seront conduits du centre de détention de Musina vers Beitbridge, la petite bourgade de l'autre côté de la frontière. Certains profiteront d'une petite halte au centre d'accueil de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui fournit des soins médicaux et des repas à environ 10 000 personnes par mois, tandis que d'autres s'échapperont après avoir payé un bakchich au chauffeur. «Avant la tombée du jour, la plupart auront retraversé la frontière», reconnaît une travailleuse du centre de l'OIM qui n'a pas voulu être nommée.

En janvier dernier, mois où les Zimbabwéens reviennent en Afrique du Sud après avoir passé Noël en famille, les autorités sud-africaines rapportent qu'elles expulsaient jusqu'à 500 personnes par jour depuis la station migratoire de Musina. Aidé financièrement par l'organisme canadien Droits et Démocratie, le Zimbabwean Exile Forum (ZEF) est une ONG qui pose un regard bienveillant sur la diaspora zimbabwéenne en s'occupant de répertorier les violations des droits dont celle-ci est victime. L'an dernier, le ZEF avait calculé que jusqu'à 4000 Zimbabwéens sautaient la clôture chaque jour. Comme plusieurs vont et viennent de part et d'autre de la frontière, ils sont bien sûr comptés plusieurs fois. «C'est sûr que, sans eux [les migrants], on aurait beaucoup moins de travail», admet l'agent Mundzitshi, chef du département de police de Musina.

Ravagé par presque 30 ans de dictature, le Zimbabwe n'a aucun avenir à offrir à ses habitants. L'espérance de vie est de 40 ans et une personne sur cinq est atteinte du sida. Certes, la contribution canadienne de plusieurs millions de dollars pour enrayer ce fléau ralentit la progression de l'épidémie. Il reste qu'une personne continue d'être infectée par le VIH toutes les trois minutes. Devant l'absence de réforme sérieuse pour stabiliser l'économie, le taux d'inflation fracasse des records. Les camions ne ravitaillent plus et les tablettes des supermarchés sont vides. Pas étonnant qu'un ressortissant sur quatre vive à l'étranger.

Attiré par l'appât du gain, beaucoup plus alléchant du côté sud-africain, Joseph fait toujours la même route jusqu'à la rivière Limpopo. Après l'avoir traversée à la nage en eaux peu profondes, il ne lui reste ensuite plus qu'à filer par l'un des nombreux trous de la clôture de métal surmontée de barbelés, qui n'est désormais plus électrifiée. En cette saison estivale, le niveau de la rivière, gonflé par les pluies, rend la tâche plus ardue. N'empêche, cette crue des eaux ne parvient pas à ralentir significativement le flot des migrants. Et, signe que la marée migratoire monte, on a même agrandi le commissariat de police et le centre de détention.

Un passage difficile

Plantée dans un décor aride et sauvage, Musina est une petite ville minière et agricole de 20 000 âmes située à quelques enjambées de la frontière avec le Zimbabwe. Comme beaucoup de villes frontalières, son coeur bat au rythme de ses habitants, mais surtout des milliers de migrants qui ont pris ses fermes d'assaut, venus dans ce cas-ci presque exclusivement du Zimbabwe. Le jour, les enfants tendent la main à la sortie des commerces tandis que leurs mères vendent des fruits et des pacotilles au gros soleil près du poste frontière. La nuit, les proxénètes et contrebandiers sont rois. C'est le Far West de la savane africaine.

En partance de Beitbridge, du côté zimbabwéen, ceux qui souhaitent demander l'asile n'auraient, en principe, qu'à traverser le pont au-dessus de la rivière Limpopo et à se présenter aux autorités sud-africaines. Car le principe de non-refoulement du droit international donne le droit à tout étranger de faire une demande d'asile à son arrivée sur une nouvelle terre d'accueil. Mais vus comme des «indésirables», les Zimbabwéens qui osent emprunter cette voie se font souvent refuser l'accès. Ils sont ainsi forcés d'entrer illégalement au pays. Les plus téméraires affronteront les crocodiles de la rivière. Les autres paieront des passeurs qui, avec un peu de chance, les attendront encore de l'autre côté de la frontière pour les emmener vers les grandes villes ou les fermes avoisinantes. Les femmes sont particulièrement vulnérables. «On m'a parlé du cas d'une fille qui avait été violée sept fois pour payer son passage de l'autre côté», rapporte à demi-mots Sipho Chauke, agent d'immigration en chef à Musina.

Une fois en terre sud-africaine, les clandestins qui veulent le rester tâcheront de se dénicher un boulot pour pouvoir faire vivre leur famille. Certains se laisseront convaincre de travailler parfois pour moins de 2 $ par jour dans l'une des fermes de la ville. «C'est quand même mieux que chez nous», lance Morris, Zimbabwéen âgé de 31 ans. Arrivé en Afrique du Sud il y a quatre ans, il travaille neuf heures par jour dans les plantations fruitières de la ferme Maroi. Des 300 rands (40 $CAN) qu'il gagne par mois, 10 % est retenu pour payer son logement, une simple case de boue séchée dans laquelle il dort sur le plancher.

Quant aux demandeurs d'asile, ils devront se débrouiller pour obtenir le «section 23». Ce permis temporaire leur donne 14 jours pour se rendre à l'un des bureaux relevant du ministère de l'Intérieur pour demander le statut de réfugié en bonne et due forme. «Parce qu'il croit qu'ils viennent tous pour des raisons économiques, le gouvernement sud-africain accorde très peu souvent l'asile à des Zimbabwéens», affirme Jacob Matakanye, directeur du Legal Advice Center de Musina, une petite ONG de défense des droits des migrants qui donne des conseils juridiques. Or beaucoup d'entre eux fuient la torture et les menaces de mort du régime. «Certains Zimbabwéens ne croient même pas qu'ils sont en droit de faire une demande. Ils n'ont aucune aide et ne savent pas où aller», poursuit cet avocat de formation.

Une zone de non-droit

Depuis le temps qu'il la parcourt, Jacob Matakanye connaît la frontière par coeur. Il connaît aussi très bien les autorités policières, migratoires et militaires qui en ont la garde. Pourtant, il a parfois l'impression d'être en zone de non-droit. «Les demandeurs d'asile sont en droit de recevoir le "section 23", mais les autorités ne le leur donnent pas toujours. Ils sont donc susceptibles d'être arrêtés et d'avoir des problèmes», affirme-t-il en rappelant que beaucoup d'agents se graissent la patte. Les migrants sont parfois expulsés même s'ils ont des permis de séjour temporaires. Dans l'un de ses derniers rapports, le ZEF tire aussi ses conclusions: famine, vol, exploitation, arrestations arbitraires et conditions inhumaines de détention. Un bilan accablant qui tend à s'alourdir, selon l'organisme basé à Pretoria.

Tandis qu'une équipe de Médecins sans frontières pousse sa clinique mobile de ferme en ferme, le ZEF, qui travaille aussi en collaboration avec divers organismes de défense des droits de l'homme de Musina, tâte le terrain. La ville doit-elle avoir son centre d'accueil, à l'image de celui du côté zimbabwéen de la frontière? Le département de Home Affairs semble en faveur de l'idée. Eddie Matsangaise, qui travaille pour le ZEF, craint qu'un tel endroit, censé fournir une aide aux sans-papiers, ne devienne une cible facile de raid menant à des expulsions. Mais d'emblée l'idée inquiète beaucoup moins que celle de la construction d'un «mur de Berlin», telle que suggérée par un représentant de l'armée rencontré par le ZEF et Droits et Démocratie lors de leur dernière mission conjointe en mars.

Jusqu'à tout récemment, en arrivant en territoire sud-africain, les migrants zimbabwéens tombaient face à face avec un panneau d'affichage leur demandant de retourner chez eux pour voter lors des élections présidentielle et législatives le 29 mars prochain. Après 27 ans au pouvoir, le président Robert Mugabe ne présente guère d'espoir de changement. La diaspora zimbabwéenne a pourtant un rôle à jouer. «Nous savons pourquoi vous êtes ici, la vie au Zimbabwe, c'est l'enfer ces jours-ci. Rappelez-vous que votre pays à encore besoin de vous. Revenez à temps pour les élections et votez pour la liberté», pouvait-on lire. Reste à savoir si ce vent d'espoir soufflera assez fort pour inverser le sens de la migration.

- Notre journaliste a pu séjourner en Afrique du Sud grâce à une bourse de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).

- Demain: Les enjeux des élections zimbabwéennes de samedi.






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