Un deuxième député de l'opposition a été tué
Photo : Agence Reuters
Toujours à feu et à sang, le Kenya s’est embrasé de plus belle hier lorsque des manifestants ont incendié des voitures et bloqué une route dans l’ouest du pays pour protester contre l’assassinat d’un député de l’opposition, le deuxième
Le meurtre d'un deuxième député de l'opposition kényane, hier par un policier, a déclenché des manifestations de colère dans l'ouest du pays et entraîné l'ajournement des pourparlers entamés dans la matinée pour trouver une solution à la crise qui ensanglante le pays.
Depuis Addis Abeba, où il participe au dixième sommet de l'Union africaine (UA), le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a annoncé qu'il se rendrait aujourd'hui à Nairobi pour rencontrer le chef de l'opposition, Raila Odinga, après s'être entretenu avec le président Mwai Kibaki dans la capitale éthiopienne.
Le député David Kimutai Too a été tué par balles hier par un policier dans une banlieue de la ville d'Eldoret alors qu'il s'apprêtait à rentrer dans un hôtel en compagnie d'une femme, également policière. La femme, aussi la cible des tirs, a succombé à ses blessures, a indiqué la police kényane.
Les enquêteurs privilégient la piste du «crime passionnel». Un officier de police avait indiqué plus tôt que le policier qui a tiré sur le couple était probablement le petit ami de la femme. L'homme a été arrêté et doit être inculpé pour meurtre aujourd'hui par un tribunal, toujours selon la police.
Tout comme Melitus Mugabe Were, tué à Nairobi dans la nuit de lundi à mardi, M. Kimutai Too était député du Mouvement démocratique orange (ODM), le parti de M. Odinga, qui a déclaré que le meurtre d'hier relevait d'un complot pour affaiblir son camp au Parlement.
L'annonce de la mort du deuxième député a entraîné la suspension des pourparlers entre le gouvernement et l'opposition, ouverts le matin même, sous l'égide du médiateur de l'UA, Kofi Annan, dans un hôtel de Nairobi. «Nous avons repoussé la session de cet après-midi et nous travaillerons toute la journée demain afin que les négociateurs puissent s'occuper d'affaires urgentes et appeler leurs circonscriptions», a déclaré M. Annan. Chaque camp est représenté par trois députés, mandatés par MM. Kibaki et Odinga pour négocier en leur nom.
Mardi, M. Annan avait estimé possible de résoudre les problèmes fondamentaux de la crise kényane «d'ici un an» et «les problèmes politiques immédiats d'ici quatre semaines, voire plus tôt».
La mort du député a déclenché des manifestations de colère dans l'ouest du Kenya, notamment dans les villes d'Eldoret, Kericho et Kisumu. À Eldoret, des manifestants qui avaient installé des barrages sur la route nationale menant à Nairobi ont été dispersés par des tirs de la police et plusieurs personnes ont été blessées. La tension était également forte à Kericho, où des maisons ont été incendiées et des tirs sporadiques entendus, selon des témoins.
En outre, la police a tiré des gaz lacrymogènes à Kisumu, fief de l'opposition kényane, pour disperser des dizaines de manifestants qui avaient installé des barrages et lancé des pierres contre un commissariat.
Manipulation politique
À l'instar d'une mèche qu'on allume en période électorale et qu'on ne saurait plus éteindre, la manipulation politique des groupes ethniques semble désormais hors de tout contrôle au Kenya, un pays longtemps considéré comme un exemple de stabilité politique, paradis pour les touristes et les investisseurs occidentaux.
Dans la vallée du Rift, selon les villes ou les villages, ce sont alternativement les Kikuyus, l'ethnie du président contesté Mwai Kibaki, ou d'autres communautés comme les Kalenjins ou les Luos, favorables à l'opposition menée par Raila Odinga, qui sont victimes d'attaques à grande échelle. Ces dernières sont manifestement planifiées à un haut niveau, comme le souligne un rapport de Human Rights Watch, qui met en évidence l'implication des responsables politiques dans le recrutement de jeunes pour lancer des assauts contre des populations décrites comme étant «ennemies».
La flambée de violence a en effet débuté à la minute où les résultats de l'élection présidentielle ont été annoncés, le 29 décembre. Plusieurs sources ont accusé William Ruto, un des piliers de l'équipe de Raila Odinga appartenant à l'ethnie kalenjin, d'organiser ces représailles, accusations qu'il a aussitôt réfutées.
À Nakuru, troisième ville du pays, le long d'un chemin en terre menant aux bidonvilles de Githima et Kaptembwa, un groupe appartenant à la communauté kalenjin tient une sorte de conseil de guerre. Leur chef, debout devant une centaine d'hommes, leur répète des directives pour la journée et s'assure que chacun a compris le rôle qu'il avait à jouer. Ceux qui sont armés d'arcs et de flèches ou de machettes se postent à l'avant pour attaquer; ceux qui sont à l'arrière, munis de simples bâtons ou de barres de fer, s'occupent d'incendier les maisons ou les échoppes préalablement identifiées.
Le but est de lancer des représailles contre les Kikuyus qui, disent-ils, ont tué sept des leurs la veille, découpés à la machette alors qu'ils tentaient de se rendre au centre-ville pour aller travailler. «Comment faire vivre mes enfants et mon épouse si je ne peux plus gagner ma vie?, fulmine Richard, 35 ans. Nous sommes contraints d'assurer notre sécurité, nous allons les évacuer de là et nous allons les éliminer.» Dans un pays où les deux tiers de la population vivent avec moins de 1 $ par jour malgré une croissance économique qui atteint les 6 %, nombreux sont ceux qui voient dans le statut de «guerrier» provisoire l'occasion de subvenir à leurs besoins et de se venger des Kikuyus, qu'ils considèrent comme des «profiteurs».
David, 42 ans, qui accumule les petits travaux de maçonnerie, parle ainsi d'Equity Bank, établissement pionnier dans le microcrédit et détenu par un riche homme d'affaires kikuyu. «Si je demande un crédit, on va exiger ma carte d'identité, et là, on verra que je suis luo à cause de mon nom de famille et on me refusera l'argent!» Aucun de ces miliciens à la petite semaine ne se risque à donner des noms, mais une question sur la spontanéité de leurs actes suscite un début d'aveu. «Un responsable est venu hier pour nous dire qu'il fallait qu'on continue à faire monter la pression», lâche David. Il est aussitôt interrompu. «Personne ne nous a rien dit, nous sommes venus de notre propre initiative, s'exclame Richard. Ce sont les Kikuyus qui sont soutenus par le gouvernement, ils appartiennent aux Mungikis!»
La secte sanguinaire mungiki, qui signifie «multitude» en langue kikuyu, créée au début des années 90, a toujours été entretenue par des hommes politiques en période électorale. Depuis le début des violences, fin décembre, elle a repris une activité intensive dans la vallée du Rift. Mardi, la secte a fait parvenir à des médias kényans un communiqué revendiquant l'assassinat du député Melitus Mugabe Were.
Au crépuscule, sur la route bitumée parsemée de pierres, des jeunes de la communauté kikuyu suivent en file indienne un homme qui tient un porte-voix et qui leur distribue de la nourriture ou de l'argent. Toute la journée, ils ont bloqué la route et lynché, souvent à mort, les passagers des bus qui n'étaient pas kikuyus. Plus loin, Kenneth, âgé d'une vingtaine d'années, tente d'extirper quelques meubles de sa maison calcinée. «Je suis kikuyu, mon voisin est luo et nous ne voulons pas cette guerre, nous avons toujours vécu côte à côte. Mais nous sommes pris en otage. C'est comme un glaçon qui se serait brisé, l'eau à l'intérieur reste encore contenue, mais la cassure est là, et si elle s'aggrave, toute l'eau va sortir et il ne restera plus rien de notre pays.»
Depuis Addis Abeba, où il participe au dixième sommet de l'Union africaine (UA), le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a annoncé qu'il se rendrait aujourd'hui à Nairobi pour rencontrer le chef de l'opposition, Raila Odinga, après s'être entretenu avec le président Mwai Kibaki dans la capitale éthiopienne.
Le député David Kimutai Too a été tué par balles hier par un policier dans une banlieue de la ville d'Eldoret alors qu'il s'apprêtait à rentrer dans un hôtel en compagnie d'une femme, également policière. La femme, aussi la cible des tirs, a succombé à ses blessures, a indiqué la police kényane.
Les enquêteurs privilégient la piste du «crime passionnel». Un officier de police avait indiqué plus tôt que le policier qui a tiré sur le couple était probablement le petit ami de la femme. L'homme a été arrêté et doit être inculpé pour meurtre aujourd'hui par un tribunal, toujours selon la police.
Tout comme Melitus Mugabe Were, tué à Nairobi dans la nuit de lundi à mardi, M. Kimutai Too était député du Mouvement démocratique orange (ODM), le parti de M. Odinga, qui a déclaré que le meurtre d'hier relevait d'un complot pour affaiblir son camp au Parlement.
L'annonce de la mort du deuxième député a entraîné la suspension des pourparlers entre le gouvernement et l'opposition, ouverts le matin même, sous l'égide du médiateur de l'UA, Kofi Annan, dans un hôtel de Nairobi. «Nous avons repoussé la session de cet après-midi et nous travaillerons toute la journée demain afin que les négociateurs puissent s'occuper d'affaires urgentes et appeler leurs circonscriptions», a déclaré M. Annan. Chaque camp est représenté par trois députés, mandatés par MM. Kibaki et Odinga pour négocier en leur nom.
Mardi, M. Annan avait estimé possible de résoudre les problèmes fondamentaux de la crise kényane «d'ici un an» et «les problèmes politiques immédiats d'ici quatre semaines, voire plus tôt».
La mort du député a déclenché des manifestations de colère dans l'ouest du Kenya, notamment dans les villes d'Eldoret, Kericho et Kisumu. À Eldoret, des manifestants qui avaient installé des barrages sur la route nationale menant à Nairobi ont été dispersés par des tirs de la police et plusieurs personnes ont été blessées. La tension était également forte à Kericho, où des maisons ont été incendiées et des tirs sporadiques entendus, selon des témoins.
En outre, la police a tiré des gaz lacrymogènes à Kisumu, fief de l'opposition kényane, pour disperser des dizaines de manifestants qui avaient installé des barrages et lancé des pierres contre un commissariat.
Manipulation politique
À l'instar d'une mèche qu'on allume en période électorale et qu'on ne saurait plus éteindre, la manipulation politique des groupes ethniques semble désormais hors de tout contrôle au Kenya, un pays longtemps considéré comme un exemple de stabilité politique, paradis pour les touristes et les investisseurs occidentaux.
Dans la vallée du Rift, selon les villes ou les villages, ce sont alternativement les Kikuyus, l'ethnie du président contesté Mwai Kibaki, ou d'autres communautés comme les Kalenjins ou les Luos, favorables à l'opposition menée par Raila Odinga, qui sont victimes d'attaques à grande échelle. Ces dernières sont manifestement planifiées à un haut niveau, comme le souligne un rapport de Human Rights Watch, qui met en évidence l'implication des responsables politiques dans le recrutement de jeunes pour lancer des assauts contre des populations décrites comme étant «ennemies».
La flambée de violence a en effet débuté à la minute où les résultats de l'élection présidentielle ont été annoncés, le 29 décembre. Plusieurs sources ont accusé William Ruto, un des piliers de l'équipe de Raila Odinga appartenant à l'ethnie kalenjin, d'organiser ces représailles, accusations qu'il a aussitôt réfutées.
À Nakuru, troisième ville du pays, le long d'un chemin en terre menant aux bidonvilles de Githima et Kaptembwa, un groupe appartenant à la communauté kalenjin tient une sorte de conseil de guerre. Leur chef, debout devant une centaine d'hommes, leur répète des directives pour la journée et s'assure que chacun a compris le rôle qu'il avait à jouer. Ceux qui sont armés d'arcs et de flèches ou de machettes se postent à l'avant pour attaquer; ceux qui sont à l'arrière, munis de simples bâtons ou de barres de fer, s'occupent d'incendier les maisons ou les échoppes préalablement identifiées.
Le but est de lancer des représailles contre les Kikuyus qui, disent-ils, ont tué sept des leurs la veille, découpés à la machette alors qu'ils tentaient de se rendre au centre-ville pour aller travailler. «Comment faire vivre mes enfants et mon épouse si je ne peux plus gagner ma vie?, fulmine Richard, 35 ans. Nous sommes contraints d'assurer notre sécurité, nous allons les évacuer de là et nous allons les éliminer.» Dans un pays où les deux tiers de la population vivent avec moins de 1 $ par jour malgré une croissance économique qui atteint les 6 %, nombreux sont ceux qui voient dans le statut de «guerrier» provisoire l'occasion de subvenir à leurs besoins et de se venger des Kikuyus, qu'ils considèrent comme des «profiteurs».
David, 42 ans, qui accumule les petits travaux de maçonnerie, parle ainsi d'Equity Bank, établissement pionnier dans le microcrédit et détenu par un riche homme d'affaires kikuyu. «Si je demande un crédit, on va exiger ma carte d'identité, et là, on verra que je suis luo à cause de mon nom de famille et on me refusera l'argent!» Aucun de ces miliciens à la petite semaine ne se risque à donner des noms, mais une question sur la spontanéité de leurs actes suscite un début d'aveu. «Un responsable est venu hier pour nous dire qu'il fallait qu'on continue à faire monter la pression», lâche David. Il est aussitôt interrompu. «Personne ne nous a rien dit, nous sommes venus de notre propre initiative, s'exclame Richard. Ce sont les Kikuyus qui sont soutenus par le gouvernement, ils appartiennent aux Mungikis!»
La secte sanguinaire mungiki, qui signifie «multitude» en langue kikuyu, créée au début des années 90, a toujours été entretenue par des hommes politiques en période électorale. Depuis le début des violences, fin décembre, elle a repris une activité intensive dans la vallée du Rift. Mardi, la secte a fait parvenir à des médias kényans un communiqué revendiquant l'assassinat du député Melitus Mugabe Were.
Au crépuscule, sur la route bitumée parsemée de pierres, des jeunes de la communauté kikuyu suivent en file indienne un homme qui tient un porte-voix et qui leur distribue de la nourriture ou de l'argent. Toute la journée, ils ont bloqué la route et lynché, souvent à mort, les passagers des bus qui n'étaient pas kikuyus. Plus loin, Kenneth, âgé d'une vingtaine d'années, tente d'extirper quelques meubles de sa maison calcinée. «Je suis kikuyu, mon voisin est luo et nous ne voulons pas cette guerre, nous avons toujours vécu côte à côte. Mais nous sommes pris en otage. C'est comme un glaçon qui se serait brisé, l'eau à l'intérieur reste encore contenue, mais la cassure est là, et si elle s'aggrave, toute l'eau va sortir et il ne restera plus rien de notre pays.»
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