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Michelle Bachelet élue au Chili

Une première femme à la présidence

Michelle Bachelet lève un pouce taché d’encre après avoir voté hier à Santiago. La candidate socialiste a remporté l’élection présidentielle chilienne avec 53 % des voix, devenant ainsi la première femme à accéder à la fonction suprême a
Photo : Agence Reuters
Michelle Bachelet lève un pouce taché d’encre après avoir voté hier à Santiago. La candidate socialiste a remporté l’élection présidentielle chilienne avec 53 % des voix, devenant ainsi la première femme à accéder à la fonction suprême a
Arica, Chili – Les Chiliens ont écrit hier une importante page de l’histoire sud-américaine en élisant pour la première fois une femme à la tête de ce pays que les Chiliennes considèrent comme machiste. La socialiste Michelle Bachelet a ainsi confirmé une avance donnée par tous les sondages depuis un an et battu son adversaire de la droite Sebastian Piñera par sept points (53,5 % – 46,5%) au deuxième tour de l’élection présidentielle.

L’élection attendue de Michelle Bachelet (elle devient la première femme démocratiquement élue en Amérique du Sud) suit de trois semaines celle, non moins historique, du candidat indien Evo Morales dans la Bolivie voisine. Bachelet donne du coup à la coalition de la Concertation (socialistes, démocrates-chrétiens et radicaux) un quatrième mandat consécutif depuis le retour de la démocratie en 1990. Elle a battu son adversaire dans toutes les régions du pays, sauf une (Araucania, au sud).
La victoire de Bachelet est apparue décisive dès le premier décompte donné par les autorités, vers 18h30. Partout au pays, dans les rues encore chaudes d’une longue journée d’été austral, un immédiat concert de klaxons, du champagne, des pétards, des chants de victoire («se siente, se siente, Michelle presidente» — ça se sent, ça se sent, Michelle présidente), des cris aussi («On a une femme présidente!»), puis des défilés improvisés sous les drapeaux colorés de la candidate: les supporteurs de Bachelet sont sortis massivement et bruyamment célébrer leur joie.
Dans l’avenue Alameda, la principale artère de la capitale, la présidente élue a été accueillie vers 21h30 par une grande ovation, nourrie des mains et des voix de près d’un demi-million de partisans (selon la police), rassemblés là depuis le début de la soirée. «Qui aurait pensé, il y a vingt, dix ou cinq ans, que le Chili élirait un jour une femme?, a demandé Michelle Bachelet à la foule. Cela paraissait difficile, mais ce fut possible parce que les citoyens l’ont voulu et que la démocratie l’a permis.» Le sourire immense, mais la voix fatiguée, elle a promis de «construire un pays où chacun aura sa place, femmes et hommes, de la capitale ou des régions».
Sebastian Piñera avait auparavant reconnu sa défaite et était allé embrasser la gagnante dans son quartier-général. Le milliardaire propriétaire de la compagnie aérienne LanChile et d’un réseau de télévision privé a qualifié la victoire de Bachelet d’«hommage aux millions de femmes qui ont lutté pour parvenir à la place qui leur revient». Le leader de l’Alliance pour le Chili regroupant la Rénovation nationale, son parti de droite modéré, et l’Union démocrate indépendante (UDI), héritier de l’ère Pinochet, a dit qu’il allait mener «une opposition ferme et constructive».
Le président sortant, le socialiste Ricardo Lagos, a aussi félicité la gagnante et lui a promis «tout son appui». «Ce sera une tâche difficile, mais [ses] capacités nous permettront d’avoir un grand gouvernement et une grande femme», a-t-il dit.

Espoir pour les femmes
Le président Lagos fut lui-même surpris de l’ascension populaire de la blonde pédiatre (ministre de la Santé en 2000 et de la Défense en 2002), qui s’est imposée aussi bien grâce à ses qualités personnelles — notamment son contact chaleureux avec les gens- — que par son parcours atypique.
Michelle Bachelet aime dire à la blague qu’elle a tous les «péchés» pour un pays dit conservateur: elle est agnostique, séparée, mère de trois enfants issus de deux ménages. Mais sous plusieurs plans, elle symbolise parfaitement ce pays en mutation sociale : le nombre de catholiques avoués (70 %) est en régression constante, le divorce a été légalisé il y a un an, et aujourd’hui plus de 50 % des enfants naissent hors-mariage. Bachelet représente également une forme de réconciliation du pays avec son douloureux passé militaire. Le père de la présidente élue, militaire de gauche, fait partie des victimes du régime d’Augusto Pinochet, et elle-même fut torturée avec sa mère.
Son arrivée au pouvoir suscite énormément d’espoir chez les femmes. Une récente enquête indique ainsi que près de 90 % des Chiliennes considèrent le pays comme machiste et qu’elles sont victimes de discrimination. Les femmes gagnent au Chili 36 % de moins que leurs confrères à travail égal, et c’est l’un des pays latino-américains où le taux de pénétration du marché du travail par les femmes est le plus faible. Michelle Bachelet a promis de changer cette situation: elle donnera l’exemple en gouvernant un cabinet paritaire.
«Elle seule peut améliorer la situation des femmes, croit Rosendo Braulio Abasto, la mi-quarantaine, rencontré hier sur un lieu de votation d’Arica (extrême Nord du Chili). Nous sommes un pays encore très machiste, les femmes ont moins d’occasions que les hommes, et je pense que Michelle Bachelet peut faire beaucoup pour leur développement.»
Mais d’autres démontraient ailleurs que les préjugés sont tenaces. «Bachelet a beau être une femme, ce n’est pas elle qui va vraiment gouverner le pays, dit Fabiola Vergara, tirant sur sa cigarette sous le chaud soleil d’Arica. Ce sont les autres, tous ses conseillers et les ministres, des hommes, qui le feront», croit-elle. Un compatriote ajoute: «Nous avons besoins d’entreprises et les entrepreneurs ne font pas confiance à une femme, alors le choix est simple», pense Jerez Erasmo, partisan de Piñera.
En ce sens, l’élection de Bachelet «est fantastique sur le plan symbolique», note la politologue et féministe Alicia Froehman. «Que la figure suprême du pays soit une femme va aider à changer cette mentalité.»

La bataille du centre
Michelle Bachelet a donc remporté ce que les observateurs ont appelé ici la «bataille pour le centre», celle des électeurs démocrates-chrétiens que convoitait Piñera. Bachelet avait obtenu 46 % des voix au premier tour du 11 décembre, contre 25,4 % pour Piñera et 23 % pour l’ultra-conservateur Joaquin Lavin. Si celui-ci a fait campagne avec Piñera au deuxième tour, il n’aura pas réussi à convaincre tous ses électeurs — qu’il trouvait chez les femmes et dans les classes les plus pauvres — de reporter leur voix vers Piñera.
La socialiste a de son côté trouvé des appuis de taille chez les ténors de la Démocratie-chrétienne et au sein du gouvernement pour mener une seconde campagne efficace. «Bachelet a fait une bien meilleure campagne que Piñera lors du deuxième tour», reconnaît Franck Pissochet, enseignant universitaire à Santiago et conseiller en communication pour la droite chilienne. «Elle a été supérieure lors du débat, et partout ailleurs elle s’est montrée plus dynamique, plus sûre d’elle.»
Bachelet succédera officiellement le 11 mars à Ricardo Lagos, qui quitte le pouvoir avec le plus haut taux de satisfaction de l’histoire du Chili — ce qui fait dire à plusieurs observateurs qu’il pourrait tenter un retour lors de la prochaine élection, l’année du bicentenaire, en 2010.

Collaboration spéciale

Reportage réalisé avec l’appui financier de l’Office Québec-Amériques pour la jeunesse
 
 
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