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Israël - Sacré Sharon!

Marek Halter - Écrivain et militant pour la paix. À l'heure où j'écris, Ariel Sharon est entre la vie et la mort.  14 janvier 2006  Actualités internationales
Il fait beau à Tel-Aviv. Les plages sont aussi peuplées que de coutume. Quelques courageux se risquent dans l'eau. Aux terrasses des cafés, rue Dizengoff, au centre de la ville, les clients sont plongés dans leurs journaux. Sur chacune des pages, j'aperçois le visage d'Ariel Sharon. Des voitures passent, klaxonnent. La vie continue. Mais la tristesse demeure. Même chez ceux qui, à plusieurs reprises, ont manifesté contre lui.

«Une époque disparaît, celle qui a marqué mon enfance», me dit le cinéaste Amos Gitaï. Et, comme pour justifier son émotion, il ajoute: «Le dernier des volontaristes s'en va.»

En parlant de Sharon avec des Israéliens, j'ai l'étrange impression de m'adresser à des gens qui auraient tous lu le même livre qu'ils viendraient de refermer et qui leur laisserait aux yeux un air de mélancolie. Des êtres qui ont rêvé la même histoire et qui peinent de la voir s'achever.

«Normal, précise Amir Peretz, le maire de Shderot et nouvel élu à la tête du Parti travailliste. Ariel Sharon est le dernier de ceux qui ont dominé la vie politique et militaire d'Israël depuis sa création. Imaginez la tête des Parisiens si, en se réveillant un jour, ils ne voyaient plus la tour Eiffel!»

Amir Peretz est un petit homme trapu au visage agrémenté d'une riche moustache à l'irakienne mais qui semble s'inspirer de Lech Walesa. Il me parle de Sharon: «Nous sommes des adversaires politiques, mais des voisins aussi... » La ville de Shderot est en effet à une vingtaine de kilomètres de Shikmin, la ferme de Sharon. «Nous avions l'habitude de nous rencontrer à mi-chemin, de préférence à la fin du sabbat, poursuit-il. Moi, j'arrivais à vélo, lui, sur son tracteur... »

L'homme qui réfléchit

Sacré Sharon! Je l'aimais bien. Je l'ai connu il y a 30 ans en compagnie d'Yitzhak Rabin, l'autre personnalité qui, à sa mort, a fait pleurer tout Israël. J'ai vu Sharon en 1989 à l'occasion de la parution en France de son autobiographie. Il était accompagné de sa femme, Lili, qui a beaucoup compté dans sa vie. Au dîner offert en son honneur, plusieurs chaises restèrent vides. À l'époque, après la guerre du Liban, il était considéré comme une sorte de lépreux, un homme infréquentable. Pour ma part, je n'ai jamais refusé de parler avec quiconque. La parole n'est-elle pas la seule arme que nous, les écrivains, possédons?

Cette rencontre houleuse, Sharon ne l'a jamais oubliée. Je l'ai interviewé à plusieurs reprises depuis et, à chacune de nos retrouvailles, nous poursuivions la controverse. Sharon n'arrêtait jamais de réfléchir et de vouloir infléchir les positions de l'autre.

Je ris tout seul en écrivant: après chacun de nos entretiens, dès que je rentrais à Paris, je savais qu'il allait m'appeler. C'était inéluctable. D'abord venait la voix de Marit Danon, son assistante qui, par je ne sais quel étrange destin, fut également l'assistante de Rabin. «Marek, le premier ministre veut te parler», m'annonçait-elle en français, puis j'entendais, venant de loin, la voix légèrement étouffée de Sharon. «J'espère que tu n'as pas encore écrit ton article», commençait-il. Et avant même que je ne lui réponde, il lançait d'une seule traite: «J'ai oublié de te dire... J'aimerais ajouter... J'ai réfléchi... »

Sacré Sharon! Un homme volontaire, passionné et qui réfléchit. C'est plutôt rare, non?

Au début, notre désaccord était profond. Comme avec Yitzhak Rabin, d'ailleurs, avant Oslo.

Shimon Peres, cet autre monument historique israélien qui, à l'âge de 82 ans, rajeunit à vue d'oeil, se promène en complet. Et s'engueule avec la presse, laquelle ne le ménage pas au sujet de ses allers et retours d'un parti à l'autre. Il est néanmoins à la tête de tous les sondages. Peres me résume ainsi ses rapports avec Ariel Sharon: «C'est un ami. J'ai accepté de l'épauler depuis qu'il s'est rapproché des idées que j'ai toujours défendues: la paix avec les Palestiniens.»

Nous avons tendance à penser que l'admiration populaire va aux hommes politiques fidèles poursuivant sans faille le même chemin, la même idée. Il n'en est rien. C'est par ses défauts que l'autre nous attendrit. Ne dit-on pas communément: «il a le courage de reconnaître ses fautes» ou: «il a l'intelligence de reconnaître son erreur et de changer de cap»?

L'écrivain A. B. Ihoshoua, un des piliers du mouvement «La paix maintenant», admire la métamorphose de Sharon. Son passage de faucon à colombe l'émeut. Mais avant tout, il se réjouit de constater, à l'occasion de l'accident cérébral du premier ministre, qu'Israël a pu vérifier le bon fonctionnement de sa démocratie.

Le dernier roi

La route de Tel-Aviv à Jérusalem est embouteillée. Des centaines d'Israéliens s'acheminent vers l'hôpital Hadassah où se bat le dernier «roi d'Israël». Curieux peuple. Celui-là même qui, le premier, a renversé les idoles continue à entretenir le rêve fou d'un roi à idolâtrer sur la terre de ses ancêtres.

Déjà, après la guerre des Six Jours, il dansait autour du général Dayan en chantant: «Dayan, roi d'Israël!» Il dansait, il y a peu, autour de Sharon. Et, en même temps, ce peuple est fier de sa démocratie!

Quant à moi, je fonce d'abord à l'hôtel King David, d'où je peux contempler tout mon soûl les pierres blanches et dorées de la vieille ville de Jérusalem.

En 1997, à l'occasion de la sortie de mon livre Les Mystères de Jérusalem, mon éditeur invita une poignée de directeurs de journaux et de magazines à faire un voyage sur les traces de mes personnages. Nous descendîmes à l'hôtel King David, justement.

Ariel Sharon était, à l'époque, ministre de l'Industrie. Apprenant notre arrivée, il m'appela pour me demander de lui présenter mes amis. Je lui fis comprendre que leur visite ici avait un caractère purement culturel et que je ne voulais pas y mêler la politique. Il insista. Je tins bon. Le lendemain matin, il était là. Avec deux de ses collaborateurs. «Puisque vous allez de toute manière prendre un petit-déjeuner, m'annonça-t-il avec un sourire enjoué, j'ai pensé que je pourrais vous y convier.»

Il avait réservé une salle où la table était dressée. Mes amis, irrités par son intrusion, l'attaquèrent d'emblée sur ses positions politiques et ses choix économiques. Il encaissa sans broncher et répondit avec courtoisie et un sourire charmeur. À la fin du repas, ils paraissaient tous séduits. Pour Sharon, c'était un challenge, une bataille de plus qu'il tenait à gagner. Sacré Sharon!

Je lui téléphonai la veille de son premier accident cérébral pour solliciter un entretien à la demande de Paris-Match. «Non», me répondit-il catégoriquement. Puis, se ravisant: «Si je te dis quelque chose de pertinent, vu la nouvelle conjoncture, ce sera bon pour toi et mauvais pour moi. Si je te dis des banalités, ce sera mauvais pour nous deux.» Et il éclata de rire.

Ce rire, je l'entends encore. J'hésite à me rendre à l'hôpital où on le maintient dans un coma artificiel. Comment pourrais-je, après l'avoir vu si vivant, si fougueux, si enthousiaste, supporter l'image d'un gisant? Mais les conventions et le sens du devoir, l'affection peut-être me conduisent malgré tout au septième étage, devant les rideaux qui protègent sa chambre. Son fils Omri apparaît furtivement. Quelques médecins...

Une jeune infirmière brune en blouse blanche passe devant moi. Je l'arrête: «Vous vous occupez du premier ministre?» «Oui», répond-elle. «Je vois, dis-je en indiquant son badge, que vous vous appelez Khadija, comme la femme du Prophète?» Elle sourit. «Je suis arabe.» Et, sans me laisser le temps de lui poser d'autres questions, elle ajoute: «Je suis israélienne et fière de m'occuper de M. Sharon.»

Le seul élément stable

Nul ne connaît le sort d'Ariel Sharon mais déjà la polémique enfle: «Les médecins n'auraient-ils pas dû lui interdire de retourner au travail dès la première alerte?»; «Les médicaments étaient-ils bien dosés?» Des rumeurs se répandent. Une blague court: «Qu'y a-t-il de commun entre Staline et Sharon? Réponse: tous les deux sont victimes des médecins juifs.»

À l'hôpital Hadassah, c'est un remue-ménage jamais vu. «Mais tous les services continuent de fonctionner, me dit le professeur Roland Chisin, chef du service d'oncologie, originaire de Toulouse. Nous avons quand même tenu à publier un communiqué pour le confirmer.»

Hadassah est le plus grand établissement hospitalier de la région. Il n'est pas rare d'y voir débarquer des patients d'Arabie Saoudite ou des pays du Golfe.

Israël est un tout petit pays, mais il requiert l'attention du monde entier. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'oeil aux abords de cet hôpital. Des dizaines de journalistes campent dans la boue et le froid sous des tentes qui les abritent à peine des averses passagères si fréquentes à cette époque à Jérusalem. Les caméramans des multiples chaînes de télévision occidentales, arabes — l'une d'entre elles est iranienne —, assaillent toute personne en mesure de leur donner la moindre information au sujet du malade.

Est-ce un «effet» Sharon ou cela tient-il à la situation militaire et économique de la région, laquelle, de l'Afghanistan à la Libye, fournit au monde 35 % des approvisionnements en gaz naturel et en pétrole? Et le double de terroristes? Dans ce contexte, Ariel Sharon paraissait le seul élément stable. Le seul après le retrait de Gaza susceptible de sortir le Proche-Orient de son marasme.

Tout dépend

Et maintenant? «Maintenant, souligne l'écrivain Amos Oz, un des rédacteurs des accords de Genève, tout dépend des Palestiniens.» Est-ce à dire que toutes les options du côté israélien sont ouvertes? «Peut-être, précise Daniel Bensimon, le fameux chroniqueur du quotidien Ha'aretz, à condition que les Palestiniens ne se lancent pas de nouveau dans de folles aventures.»

Tout dépend aussi du pouvoir obtenu lors des élections du mois de mars par les héritiers d'Ariel Sharon. Or il se trouve que la base de son parti Kadima («En avant») est issue de la classe moyenne née ces dernières années à la suite de la mondialisation de l'économie israélienne menée par Benjamin Nétanyahou.

«Le parti Kadima n'est pas une invention de Sharon, souligne Yaron London, l'animateur d'une des meilleures émissions politiques de la télévision. Il répond à une nécessité... Regarde autour de nous [il désigne le café où nous prenons un verre à Afeka, au nord de Tel-Aviv], nous sommes au centre même de cette nouvelle classe. Les boutiques de mode, les restaurants, les banques prolifèrent. C'est une classe sociale qui découvre le bien-être matériel et qui, fatiguée des idéologies, veut la paix. Qu'on lui foute la paix. Cette classe est importante comme dans tous les pays démocratiques. Elle pourra donc faire gagner son camp. Encore faut-il que celui-ci ait à sa tête un homme aussi volontariste que Sharon.»

Et si l'époque volontariste était révolue et que le pouvoir appartienne désormais aux gestionnaires?

Je connais mal Éhoud Olmert, le premier ministre par intérim. À Jérusalem, dans les bars autour de l'université, les opinions divergent. Personnellement, je pense qu'il se révélera. Qu'il surprendra même. Shimon Peres lui fait confiance.

Un soir, au cours d'un dîner avec Éhoud Olmert, nous parlions des Palestiniens. Il m'est paru plus faucon que colombe. Or, à ma grande surprise, à la fin du repas, me prenant à part, il me demanda de lui organiser une rencontre avec Arafat. Et si cette rencontre n'a pas eu lieu, ce n'est pas de son fait.

Ariel Sharon m'a récemment confié que c'est avec l'appui d'Olmert qu'il envisageait l'évacuation de la plupart des territoires occupés, étape par étape, sans se préoccuper des dirigeants palestiniens. «Mon devoir de premier ministre est de m'inquiéter d'abord de l'intérêt d'Israël. Quand je verrai en face de moi des hommes capables de s'occuper de l'avenir des Palestiniens, je dialoguerai avec eux.»

En attendant, les services de sécurité planchent sur un improbable enterrement éventuel. Comment assurer la sécurité des chefs d'État et de gouvernement qui se rendraient à la ferme Shikmin, à la frontière de Gaza, où Sharon a toujours exprimé le désir d'être inhumé près de sa femme Lili? La ferme est à portée des fusées Kassam tirées par les extrémistes du Hamas. Ce Hamas avec lequel Éhoud Olmert n'exclut pas de négocier, a-t-il déclaré il y a quelques jours, au cas où celui-ci l'emporterait aux élections palestiniennes.

À l'heure où je prends la route pour l'aéroport Lod-Ben Gourion, il a cessé de pleuvoir. Un arc-en-ciel couronne la vieille ville de Jérusalem.
 
 
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