Dommages collatéraux
Je ne suis pas de ceux qui croient que le 11 septembre a changé le monde. Je serais plutôt de l'avis de l'ancien conseiller de John Kennedy, Arthur Schlesinger, qui expliquait récemment dans un article du New York Times que, malgré l'immense émotion suscitée par cet événement, on pourrait l'oublier rapidement. Au regard du moins des grands tournants historiques qui ont marqué le siècle, comme la chute du mur de Berlin dont nous n'avons pas fini de mesurer les effets.
Cela ne veut pas dire que le 11 septembre n'a pas de conséquences. Outre l'insécurité psychologique, la campagne contre un ennemi évanescent et indéfinissable a déjà produit des dommages collatéraux.
En Europe, elle a notamment provoqué l'interdiction du bras politique de l'organisation terroriste ETA, appelé Batasuna. Votée par une majorité de députés espagnols, la dissolution du parti vient d'être soumise à la Cour suprême. Mais elle a déjà entraîné la fermeture de tous ses locaux et la confiscation de ses biens. Le parti est même interdit de manifestation.
Dans un pays où le souvenir de la dictature franquiste est encore frais, cette décision a été critiquée par de nombreuses personnalités. La dissolution d'un parti politique est un geste grave qui ne saurait être traité comme une peccadille simplement parce que les Basques ne pèsent pas lourd dans le concert des nations.
***
J'avais rencontré Ornaldo Otegi en 1999 à San Sebastian. C'était au beau milieu de la trêve décrétée par l'ETA. Le jeune leader de Batasuna semblait alors promis à un brillant avenir. Son parti venait de recueillir 18 % des voix aux élections de 1998. Otegi faisait la couverture des magazines, qui voyaient en lui un nouveau Gerry Adams.
On sentait bien que le jeune leader se voyait déjà ministre dans un gouvernement de coalition, mais il aurait fallu pour cela que l'ETA mette un bémol à son nationalisme utopique et que l'Espagne fasse des concessions sur les prisonniers politiques. L'hystérie criminelle de l'ETA et l'entêtement de Madrid en auront décidé autrement. La trêve, commencée le 16 septembre 1998, prit fin dans le sang le 3 décembre 1999.
Batasuna a perdu depuis la moitié de ses députés. Ce qui n'empêche pas ses sept élus à l'assemblée basque de représenter 10 % de l'électorat. Sans compter les 900 élus locaux qui font de Batasuna, qu'on le veuille ou non, un parti plus important que l'ADQ il n'y a pas si longtemps.
Voilà pourquoi l'interdiction de Batasuna est rejetée par la majorité de la population basque, dont 22 % des électeurs du Parti socialiste qui a pourtant voté la dissolution.
Les rares cas allemands et français que cite le gouvernement espagnol à l'appui de sa demande déposée devant la Cour suprême parlent d'ailleurs par eux-mêmes. L'interdiction du Sozialistische Reichspartei, successeur du parti d'Hitler, et celle du Kommunistische Partei Deutschlands, de l'ancienne RDA, datent d'un demi-siècle et sont liées aux traumatismes exceptionnels provoqués par l'Holocauste et la partition du pays.
Depuis, l'Allemagne n'a pas empêché la reconstruction de ces partis et n'a dissous que des groupuscules sans influence. Comme la France d'ailleurs, où le conseil des ministres a récemment dissous Unité radicale, un groupuscule inconnu dont un militant (psychotique) a tenté d'assassiner le président de la République en juillet dernier.
Le cas espagnol fait plutôt penser à la Turquie, où l'on a dissous 170 partis politiques en 70 ans, dont une vingtaine au cours des dix dernières années. En juin, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Turquie pour avoir déchu de leur mandat parlementaire treize députés du Parti de la démocratie (pro-kurde) après dissolution de cette formation politique.
Pour éviter ce recours, la loi espagnole prend soin de ne pas démettre les élus de Batasuna. Elle les prive pourtant du droit de se réunir, de tenir des conférences de presse, d'afficher leurs couleurs et donc de faire des campagnes électorales.
***
Cela ne signifie pas qu'il soit facile aux démocrates de défendre un parti qui refuse de condamner les 836 assassinats attribués à l'ETA depuis plus de 30 ans. Un parti qui caresse toujours le rêve utopique de réunifier le peuple basque, même si les Basques de France et de Navarre sont loin de penser ainsi. Un parti qui a érigé le droit à l'autodétermination en principe absolu, à l'encontre même de la réalité fédérale de l'Espagne dont la Constitution reconnaît formellement la «nationalité basque».
Mais ne pouvait-on pas en dire autant du Sinn Féin il y a quelques années? Où en serait l'Irlande du Nord si Londres avait choisi la voie de Madrid? Elle se serait privée de précieux interlocuteurs. Car le temps de la négociation viendra aussi au Pays basque.
Dans son article du New York Times, Arthur Schlesinger cite ceux qui voulaient bombarder Cuba au lieu de s'en tenir à la patiente stratégie de la guerre froide qui a mené à l'effondrement du bloc soviétique. Parions que les mêmes voulaient interdire les partis communistes européens. N'étaient-ils pas complices d'une des dictatures les plus sanguinaires de l'histoire?
Heureusement, les réflexes démocratiques furent les plus forts.
Il devrait en être de même avec Batasuna. Rien n'empêche les tribunaux espagnols de condamner ce parti chaque fois qu'il enfreint la loi. Rien n'interdit de poursuivre ses militants qui participent aux attentats de l'ETA. L'Espagne a déjà plus de lois d'exception pour ce faire que la plupart des démocraties occidentales.
À ce qu'on sache, même un groupe de motards comme les Hells Angels, pourtant reconnu ouvertement comme une organisation mafieuse et criminelle, n'a pas été dissous au Canada.
crioux@ledevoir.com
Christian Rioux est correspondant
du Devoir à Paris.
Cela ne veut pas dire que le 11 septembre n'a pas de conséquences. Outre l'insécurité psychologique, la campagne contre un ennemi évanescent et indéfinissable a déjà produit des dommages collatéraux.
En Europe, elle a notamment provoqué l'interdiction du bras politique de l'organisation terroriste ETA, appelé Batasuna. Votée par une majorité de députés espagnols, la dissolution du parti vient d'être soumise à la Cour suprême. Mais elle a déjà entraîné la fermeture de tous ses locaux et la confiscation de ses biens. Le parti est même interdit de manifestation.
Dans un pays où le souvenir de la dictature franquiste est encore frais, cette décision a été critiquée par de nombreuses personnalités. La dissolution d'un parti politique est un geste grave qui ne saurait être traité comme une peccadille simplement parce que les Basques ne pèsent pas lourd dans le concert des nations.
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J'avais rencontré Ornaldo Otegi en 1999 à San Sebastian. C'était au beau milieu de la trêve décrétée par l'ETA. Le jeune leader de Batasuna semblait alors promis à un brillant avenir. Son parti venait de recueillir 18 % des voix aux élections de 1998. Otegi faisait la couverture des magazines, qui voyaient en lui un nouveau Gerry Adams.
On sentait bien que le jeune leader se voyait déjà ministre dans un gouvernement de coalition, mais il aurait fallu pour cela que l'ETA mette un bémol à son nationalisme utopique et que l'Espagne fasse des concessions sur les prisonniers politiques. L'hystérie criminelle de l'ETA et l'entêtement de Madrid en auront décidé autrement. La trêve, commencée le 16 septembre 1998, prit fin dans le sang le 3 décembre 1999.
Batasuna a perdu depuis la moitié de ses députés. Ce qui n'empêche pas ses sept élus à l'assemblée basque de représenter 10 % de l'électorat. Sans compter les 900 élus locaux qui font de Batasuna, qu'on le veuille ou non, un parti plus important que l'ADQ il n'y a pas si longtemps.
Voilà pourquoi l'interdiction de Batasuna est rejetée par la majorité de la population basque, dont 22 % des électeurs du Parti socialiste qui a pourtant voté la dissolution.
Les rares cas allemands et français que cite le gouvernement espagnol à l'appui de sa demande déposée devant la Cour suprême parlent d'ailleurs par eux-mêmes. L'interdiction du Sozialistische Reichspartei, successeur du parti d'Hitler, et celle du Kommunistische Partei Deutschlands, de l'ancienne RDA, datent d'un demi-siècle et sont liées aux traumatismes exceptionnels provoqués par l'Holocauste et la partition du pays.
Depuis, l'Allemagne n'a pas empêché la reconstruction de ces partis et n'a dissous que des groupuscules sans influence. Comme la France d'ailleurs, où le conseil des ministres a récemment dissous Unité radicale, un groupuscule inconnu dont un militant (psychotique) a tenté d'assassiner le président de la République en juillet dernier.
Le cas espagnol fait plutôt penser à la Turquie, où l'on a dissous 170 partis politiques en 70 ans, dont une vingtaine au cours des dix dernières années. En juin, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Turquie pour avoir déchu de leur mandat parlementaire treize députés du Parti de la démocratie (pro-kurde) après dissolution de cette formation politique.
Pour éviter ce recours, la loi espagnole prend soin de ne pas démettre les élus de Batasuna. Elle les prive pourtant du droit de se réunir, de tenir des conférences de presse, d'afficher leurs couleurs et donc de faire des campagnes électorales.
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Cela ne signifie pas qu'il soit facile aux démocrates de défendre un parti qui refuse de condamner les 836 assassinats attribués à l'ETA depuis plus de 30 ans. Un parti qui caresse toujours le rêve utopique de réunifier le peuple basque, même si les Basques de France et de Navarre sont loin de penser ainsi. Un parti qui a érigé le droit à l'autodétermination en principe absolu, à l'encontre même de la réalité fédérale de l'Espagne dont la Constitution reconnaît formellement la «nationalité basque».
Mais ne pouvait-on pas en dire autant du Sinn Féin il y a quelques années? Où en serait l'Irlande du Nord si Londres avait choisi la voie de Madrid? Elle se serait privée de précieux interlocuteurs. Car le temps de la négociation viendra aussi au Pays basque.
Dans son article du New York Times, Arthur Schlesinger cite ceux qui voulaient bombarder Cuba au lieu de s'en tenir à la patiente stratégie de la guerre froide qui a mené à l'effondrement du bloc soviétique. Parions que les mêmes voulaient interdire les partis communistes européens. N'étaient-ils pas complices d'une des dictatures les plus sanguinaires de l'histoire?
Heureusement, les réflexes démocratiques furent les plus forts.
Il devrait en être de même avec Batasuna. Rien n'empêche les tribunaux espagnols de condamner ce parti chaque fois qu'il enfreint la loi. Rien n'interdit de poursuivre ses militants qui participent aux attentats de l'ETA. L'Espagne a déjà plus de lois d'exception pour ce faire que la plupart des démocraties occidentales.
À ce qu'on sache, même un groupe de motards comme les Hells Angels, pourtant reconnu ouvertement comme une organisation mafieuse et criminelle, n'a pas été dissous au Canada.
crioux@ledevoir.com
Christian Rioux est correspondant
du Devoir à Paris.
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