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L'hypocrisie et l'insouciance

Il y a dix ans exactement, pendant le Sommet de Rio, je tournais un documentaire sur le sida au Rwanda. Les choses semblaient bouger depuis mon séjour précédent: les principaux pays donateurs, Canada, France, Allemagne, États-Unis et Belgique, s'étaient engagés à verser 1,5 million de dollars au Programme national de lutte pour le sida. Presque un an plus tard, je voulus faire le bilan et mesurer l'effet de cette importante contribution sur l'action du Programme. Quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre de la bouche du directeur que les donateurs n'avaient effectivement versé que 350 000 $ et que, de cette somme, près de 300 000 $ avaient servi au paiement des salaires de deux experts occidentaux.

Le soir, rentré à l'hôtel, je regardais les triomphants comptes rendus qui provenaient de Rio. De Mulroney à François Mitterrand, petits et grands chefs d'État pavoisaient. Pour la première fois, l'humanité entière se donnait la main pour assurer la survie de la planète, protéger la biodiversité, encourager la production de sources d'énergie de rechange, assurer l'accès à l'eau potable, promouvoir le développement durable et lutter en rangs serrés contre la pauvreté dans les pays en voie de développement.

Dix ans plus tard, dans cette Afrique qui pâtit encore plus du sida et qui attend toujours les mirobolantes retombées que devaient entraîner la mondialisation et l'ouverture des marchés, les acteurs ont changé mais pas le comportement des pays riches. Il y règne la même hypocrisie et la même insouciance. Il importe très peu au Canada ou aux États-Unis (qui décidément partagent de plus en plus le même lit) qu'aucun des engagements de Rio n'ait été respecté et qu'aucun des objectifs n'ait été atteint. Que la déforestation se poursuive importe peu à ces pays qui ont signé à Rio, car ils entendent poursuivre sur la même voie tout en discourant sur leur sens des responsabilités planétaires. L'engagement de Rio, puis de Kyoto sur l'émission des gaz à effet de serre et sur l'utilisation des combustibles fossiles a non seulement été bafoué, mais la situation aujourd'hui est pire qu'il y a dix ans. Faisant partie des idéalistes et des avant-gardistes il y a dix ans, le Canada est résolument passé dans le camp de ceux qu'on appelle les «pragmatiques».

Ce camp, dirigé en sous-main par les transnationales du pétrole, a imposé sa logique commerciale et mercantile. Il conteste effrontément, Bush en tête, les conclusions unanimes de la science sur le réchauffement planétaire, tout en protestant de son innocence et en clamant son amour de la planète. Nous acceptons de sauver la planète, disent-ils, si cela peut se faire sans modifier nos modes de production, notre système de transport et la croissance de nos profits. L'influence américaine et celle de ce lobby pétrolier sont devenues si fortes auprès du gouvernement canadien que ce dernier rechigne encore à remplir sa promesse de ratifier le protocole de Tokyo, même si une seule province, l'Alberta, s'oppose à cette ratification. Cela est d'autant plus renversant et scandaleux que les agriculteurs de cette province souffrent actuellement d'une des pires sécheresses de leur histoire et que l'utilisation intensive de l'eau par l'industrie pétrolière risque de provoquer une pénurie qui serait fatale pour l'agriculture de la province.

Il y a dix ans, le Canada faisait partie de ces pays qui soutenaient le plus fortement toutes les mesures visant à protéger la biodiversité et à assurer que les agricultures des pays pauvres puissent se développer librement et s'affranchir de la dépendance à l'égard des multinationales des semences, des engrais chimiques et des pesticides. Mais c'était avant que le Canada devienne un important producteur de céréales génétiquement modifiées. On ne connaît pas encore très bien les effets des OGM sur la santé humaine et il semble logique pour le moment d'appliquer le principe de précaution, qui permet à un pays de refuser d'importer de telles plantes, principe auquel le Canada ne souscrit pas. Mais ce qu'on sait de façon certaine, c'est que ces organismes constituent un danger pour la biodiversité, qu'ils risquent de contaminer les semences produites localement et qu'ils enferment dans une sorte de dépendance absolue les paysans qui utilisent ces semences. Mais peu importe, Jean Chrétien se pavane et brandit sa douteuse initiative africaine tout en travaillant avec les États-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande pour forcer les pays pauvres à importer des OGM, pour défendre les subventions agricoles qui faussent énormément la concurrence et pour demander aux pays pauvres d'ouvrir leurs marché mais en gardant le nôtre hermétiquement clos.

Ce qu'il y a de plus surprenant dans cette danse macabre, c'est qu'autant de pays défavorisés ou pillés par les politiques que nous défendons demeurent d'une politesse étonnante devant ce cynisme commercial déguisé en discours de compassion. Et dire que toute cette hypocrisie et toute cette insouciance vont continuer durant quelques jours encore à faire l'objet d'une obligatoire attention médiatique. Pourtant, comme dirait Shakespeare: «Much ado about nothing».
 
 
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