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Les Américains frapperont-ils l'Irak? - Éternelles victimes, les Kurdes s'engagent à reculons dans une guerre dont la décision leur échappe

21 août 2002  Actualités internationales
Erbil, Souleymanieh — Erbil, la capitale occidentale du Kurdistan irakien tenue par Massoud Barzani, est non seulement assommée par la chaleur mais aussi par une pesante incertitude: quand les Américains vont-ils frapper Saddam Hussein? Quels risques et quels espoirs pour les Kurdes? Chance historique de gagner l'autonomie ou erreur stratégique de se commettre avec George Bush, ennemi juré des puissants voisins iranien et syrien, tout autant que de Saddam? Quid encore des Turcs, prêts à agiter l'alibi de la défense de la minorité turkmène, pour mettre la main sur les champs pétrolifères de Mossoul et de Kirkuk?

Dans cet Orient compliqué, où les Kurdes ont été plus souvent qu'à leur tour victimes des alliances tournantes, le Kurdistan irakien s'engage à reculons dans une guerre dont la décision lui échappe.

Martyrisés par le régime de Saddam Hussein, qui utilisa même des armes chimiques en 1988 contre leur population civile, lâchés par les Américains en 1991, après que George Bush père les eut exhortés à se soulever, ils assistent en spectateurs à un nouveau tournant de leur destin. Fataliste, Hamid Fandi, le ministre des peshmergas (les combattants, littéralement, «ceux qui vont au-devant de la mort»), explique: «Nous ne serons pas la tête de pont des Américains pour attaquer Saddam Hussein. Autant que possible, nous resterons en dehors des combats.» Mais le pourra-t-il?

Tanks irakiens

Le président du gouvernement régional du Kurdistan occidental, Massoud Barzani, habillé de son éternelle tenue de peshmerga, coiffé d'un keffieh rouge et blanc, a préféré rester dans son nid d'aigle de Salaheddine plutôt que de faire le voyage à Washington où étaient invités la semaine dernière tous les chefs de l'opposition irakienne, Kurdes compris. Il est vrai que les tanks irakiens ne sont qu'à dix kilomètres de la grande ville d'Erbil et, de là, à une demi-heure de Salaheddine, qui surplombe la vallée. Pas question de provoquer les foudres de Saddam Hussein, le Saladin autoproclamé de Bagdad, sans obtenir de solides contreparties.

Dans le bureau du porte-parole de Massoud Barzani, une carte au mur dessine un Kurdistan qui comprend toute la région de Mossoul encore occupée par les Irakiens. «Nous attendions des Américains la garantie d'une protection militaire immédiate en cas de représailles des troupes irakiennes. Et l'engagement que l'Irak devienne un État fédéral et

démocratique. Nous n'avons rien obtenu», affirme Fawzi Hariri, le porte-parole de Barzani. Pas question dans ces conditions de jouer les harkis de Washington, fait-il comprendre. Massoud Barzani essaie certes de faire monter les enchères en gardant plusieurs fers au feu. Mais il marche sur le fil du rasoir.

Impossible d'échapper à la

géographie. Au sud, les forces

irakiennes, équipées d'armes lourdes qui font défaut aux peshmergas. Au nord, la Turquie, alliée stratégique de Washington, a fermé la frontière depuis février, tarissant la dîme de 1,5 million de dollars par jour prélevée par Barzani sur les exportations de pétrole irakien passant par ce territoire.

Ankara est hostile à l'autonomie des Kurdes irakiens, laquelle pourrait donner des idées à leur vingtaine de millions de frères en Turquie. «Nos chers voisins nous laissent à peine respirer. Rien de plus», soupire Fawzi Hariri.

Indépendance. Le peu d'entrain de Barzani face à une intervention américaine tient surtout au fait que l'actuel statu quo, hérité de la guerre du Golfe, offre des avantages. Protégés par les avions américains et britanniques, les 42 000 km2 du Kurdistan irakien qui échappent au contrôle de Saddam Hussein n'ont jamais connu pareil avant-goût d'indépendance et de liberté: les cybercafés et les antennes de télévision par satellite ont fait leur apparition, le vin australien coule à flots dans les hôtels. La contrebande et le commerce prospèrent de concert. Sur la ligne de front, les

50 000 peshmergas sont sur le pied de guerre, mais les affaires continuent.

Grâce aussi à la manne perçue au titre de «pétrole contre nourriture», qui accorde 13 % des revenus de l'or noir irakien aux Kurdes, un début de prospérité voit le jour. Séparé de son archirival Barzani par une chaîne de montagnes qui culmine à 3000 mètres, Jalal Talabani dirige l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) à Souleymanieh. Depuis la miniguerre civile de 1996 qui fit plus d'un millier de morts, les relations faites de méfiance, de rivalité mais aussi d'intérêts communs se sont améliorées entre les deux chefs kurdes. Cependant, contrairement à Barzani, Talabani s'est rendu à Washington, espérant monnayer le soutien de ses forces dans la perspective d'une intervention américaine.

Des officiers américains et britanniques sont venus faire des repérages ces derniers jours dans les zones tenues par l'UPK. «Nous vivons un moment historique, explique Ahmed Bamarni, un proche de Talabani. Saddam Hussein possède des armes chimiques et bactériologiques. Il est prêt à les utiliser contre nous, et nous n'avons aucune parade. Cependant, nous ne pouvons rester neutres sur le champ de bataille. D'autant que l'avenir du Kurdistan et de l'Irak dépendra des rapports de force et de notre attitude durant le conflit. Notre seule ressource est de bien jouer nos cartes.»

Pression régionale

Outre un changement du régime irakien, l'UPK espère récupérer une partie de la manne pétrolière de Kirkouk, à une quarantaine de kilomètres de la ligne de front de Chamchamal. Les voisins iranien et syrien, qui ne goûtent guère le régime de Saddam Hussein mais qui ont tout à perdre d'une intervention américaine, mettent le Kurdistan sous pression. Ils viennent de durcir les passages de frontières dans les zones tenues par l'UPK. Souleymanieh accuse Téhéran, le parrain officiel de l'UPK, de jouer double jeu en soutenant en sous-main les attaques perpétrées contre ses peshmergas par les 4000 guérilleros du PKK et les extrémistes islamistes d'Ansar al-Islam terrés dans les montagnes qui jouxtent la frontière iranienne. Du coup, les peshmergas de l'UPK, menacés sur deux fronts, ne peuvent se mobiliser uniquement contre les forces irakiennes.

L'objectif de Téhéran et de la Syrie est de conserver une instabilité au Kurdistan irakien, afin de limiter la capacité d'action d'un futur gouvernement proaméricain à Bagdad.

Oscillant entre l'angoisse face à la perspective d'une nouvelle guerre, synonyme de souffrances, et l'espoir d'un Irak fédéral où ils auraient enfin leur place, suspendus aux appétits de leurs voisins, les 3,6 millions de Kurdes d'Irak attendent que Washington décide de l'heure où les armes tonneront.
 
 
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