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Perspectives - Les deux visages d'Arafat

Paris — Yasser Arafat est mort comme il a vécu: dans l'absence de transparence et une ambiguïté qui laisse cours aux rumeurs les plus folles. L'étonnante comédie burlesque qui a entouré son décès jamais confirmé et la surprenante foire d'empoigne entre son épouse et ses successeurs ne pouvaient pas mieux illustrer le double langage qui a toujours caractérisé l'homme. Car Yasser Arafat passera à l'histoire pour avoir été à la fois le père de la nation palestinienne en même temps que le responsable de quelques-uns de ses principaux échecs.

Bref, on peut se demander si, sans lui, il y aurait aujourd'hui une nation palestinienne. Mais on peut aussi penser qu'avec lui, il ne pouvait pas y avoir d'État palestinien.

Yasser Arafat aurait pu être, au mieux, le Nelson Mandela de son peuple. À défaut, il aurait dû en être au moins le Gerry Adams. Il n'aura malheureusement été ni l'un ni l'autre. L'histoire retiendra certainement de lui l'image du père de la nation, mais elle ne pourra pas passer sous silence celle d'un homme qui a cultivé l'équivoque jusqu'à la fin.

Il le fallait, direz-vous, pour survivre dans cette jungle. Lorsqu'il fonde le Fatah, en 1959 au Koweït, la nation palestinienne est au mieux en voie d'extinction. La création d'Israël a relégué les Palestiniens aux marges de l'histoire. Le mépris avec lequel les traitent la Jordanie, le Liban, l'Égypte et la Syrie achève de les transformer en citoyens de seconde zone. Pendant que les peuples du Tiers-Monde retrouvent leur dignité, les Palestiniens sont des parias sur leur propre terre.

Arafat a déjà reconnu avoir à cette époque sérieusement songé à abandonner la lutte. Lorsqu'il fonde le Fatah, en 1959, commence une épopée qui fera de lui le seul et unique symbole de son peuple. L'OLP est alors une vulgaire marionnette des potentats arabes. Il en fait une organisation indépendante grassement financée par l'argent du pétrole. À la suite de son apparition à l'ONU, les chefs arabes (qui voulaient sa peau) ne rêvent plus que de se faire photographier avec lui. Contrairement aux Irlandais, aux Kurdes et aux Basques, Arafat prend soin d'étendre son action terroriste à l'échelle du monde. Le premier, il ne craint pas de s'attaquer à des symboles, comme les Jeux olympiques de Munich, en 1972. Il visite plus de capitales chaque année que le président des États-Unis. Mieux que quiconque, il a compris que les guerres d'aujourd'hui ne se gagnent plus sur les champs de bataille. Arafat devient un mythe équivalent à Che Guevara et à Gandhi.

Mais les mythes ne fondent pas de pays s'ils ne redescendent pas un jour sur terre. C'est ce qu'a fait Nelson Mandela en acceptant de serrer la main de ses ennemis, quitte à égratigner sa légende. C'est ce qu'a fait Gerry Adams en déposant les armes pour entrer au Parlement.

Le «Vieux», lui, n'a jamais vraiment tout à fait consenti à s'abaisser à cette extrémité. Surtout, il n'a jamais avoué à ses compagnons de lutte qu'ils ne reverraient jamais Haïfa et Nazareth. Il n'a jamais eu le courage de dire à ses compatriotes que toutes les bombes et tous les kamikazes du monde ne donneraient jamais vie au rêve d'un État palestinien «du Jourdain à la mer». Certes, Arafat a reconnu Israël en 1993. Mais c'est encore sur la question du retour des réfugiés en Israël qu'il a refusé les propositions d'Éhoud Barak en juillet 2000 à Camp David.

«Vous avez raté une occasion en 1948. Vous en avez raté une autre en 1978 [premier sommet de Camp David]. Et voilà que vous recommencez.» Ce n'est pas Ariel Sharon qui le dit mais Bill Clinton dans ses mémoires (Ma vie, Odile Jacob).

Même des observateurs plus nuancés, comme le conseiller de Clinton, Robert Malley, estiment qu'Arafat n'a «jamais compris jusqu'où le premier ministre israélien était prêt à aller». Après avoir consacré une décennie à construire une relation avec les États-Unis, dit-il, «il s'est montré incapable de l'utiliser au moment où il en avait le plus besoin».

Il n'était certes pas facile d'affronter le Hamas et le Jihad islamique. Encore moins après l'assassinat d'Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995. En 1996, Arafat n'avait pourtant pas hésité à s'en prendre aux extrémistes qui menaçaient son pouvoir. «Depuis le début du processus de paix, il est clair qu'Arafat a préféré coopérer avec les groupes extrémistes plutôt que de les affronter», dit le négociateur en chef de Clinton, Dennis Ross. «Arafat ne ferme jamais de porte. Il n'abandonne jamais la moindre option.»

***

Il faut visiter les locaux aujourd'hui vides qui devaient abriter le nouveau Parlement palestinien à Jérusalem-Est pour comprendre le gâchis des quatre dernières années, soigneusement entretenu par Ariel Sharon.

Si Yasser Arafat avait accepté, comme l'a fait Mandela, de quitter son rôle d'icône et de redescendre chez les mortels, il serait probablement mort à Jérusalem-Est, capitale de l'État palestinien, et enterré sur l'esplanade des Mosquées.

La génération d'Arafat est celle qui a vécu l'expulsion de Cisjordanie. C'est peut-être ce qui explique son refus de renoncer au droit de retour des réfugiés. Il y a pourtant longtemps que la lutte palestinienne n'est plus celle des réfugiés de 1948. Cette lutte est aujourd'hui celle des milliers de jeunes des territoires occupés. Ceux-là mêmes qui avaient déclenché la première intifada pour combattre Israël et dénoncer du même coup une OLP corrompue qui n'avait rien à leur offrir.

Contrairement à Arafat, les jeunes dirigeants de l'OLP n'ont jamais vécu en Israël ni rêvé des plages de la Méditerranée. Au lieu de cultiver la nostalgie d'un paradis perdu, peut-être sentent-ils enfin l'urgence de fonder un véritable pays et de passer du rêve à la réalité.

crioux@ledevoir.com
 
 
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