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Le test afghan

La démocratie peut-elle prendre racine après 25 années de guerre quasi ininterrompue?

Les candidats à la présidence ont quitté la sécurité de Kaboul et se sont rendus dans les différentes régions du pays. Les supporters du président Karzaï se sont réunis à Ghazni mardi dernier.
Photo : Agence Reuters
Les candidats à la présidence ont quitté la sécurité de Kaboul et se sont rendus dans les différentes régions du pays. Les supporters du président Karzaï se sont réunis à Ghazni mardi dernier.
Trois ans et deux jours après les premières frappes destinées à déloger et à détruire le régime des talibans, les Afghans se rendent aux urnes aujourd'hui pour une élection présidentielle qui a valeur de test à plusieurs titres.

Pour les principaux intéressés, il s'agit de voir si la démocratie peut prendre racine dans leur pays après 25 années de guerre quasi ininterrompue. Les craintes à ce sujet sont à la mesure des espoirs suscités.

Pour le président américain George W. Bush, empêtré en Irak dans une aventure qui va de mal en pis, il s'agit de présenter au moins un exemple de succès dans sa stratégie antiterroriste juste avant d'affronter lui-même un électorat coriace.

La plupart des analystes ne doutent pas que le président intérimaire afghan Hamid Karzaï, ce favori des Américains qui a réussi à gagner le respect de la communauté internationale, verra son mandat confirmé par le test électoral. Son principal rival est le ministre de l'Éducation, Younous Qanouni, un ancien lieutenant du chef historique de l'Alliance du Nord, Ahmad Shah Massoud, assassiné en septembre 2001, quelques heures avant l'attaque contre les «Twin Towers».

Le suspense porte surtout sur la question suivante: Karzaï recueillera-t-il la majorité absolue des voix contre les 17 candidats qui lui disputent son poste? Si ce n'est pas le cas, un second tour est prévu. Celui-ci aurait probablement lieu vers la mi-novembre, après un dépouillement des bulletins de vote qui s'annonce long et après le mois de jeûne du ramadan.

Pachtounes et Tadjiks

En plus de disposer des avantages tactiques inhérents à l'exercice du pouvoir, si limité soit-il, le pachtoune Hamid Karzaï a acquis une stature de leader national qui devrait le servir. Bien qu'il évite de se présenter comme un candidat «ethnique», Qanounis est parfois perçu comme le candidat des Tadjiks ou plus précisément des «Panshiris», comme on appelle les habitants des montagnes au nord de Kaboul, où l'Alliance du Nord avait son fief.

Même si les ethnies afghanes ont généralement vécu dans une relative harmonie, les Pachtounes et les Tadjiks se soupçonnent mutuellement de vouloir monopoliser les postes clés du gouvernement depuis l'hiver 2001. D'autres candidats à la présidence, comme l'Ouzbek Abdul Rachid Dostum et le Hazara Mohamed Mohaqiq, ont longtemps été à la tête de milices régionales à base ethnique.

L'autre élément d'incertitude concerne le déroulement du scrutin lui-même. Depuis le début de l'été, les actes de violence ont augmenté en nombre et en gravité dans le pays après quelques mois de calme relatif. Les diplomates et les responsables de la sécurité sur place n'ont pas cessé de dire que les choses allaient presque certainement s'aggraver à mesure que l'échéance électorale approcherait.

Les incidents se succèdent effectivement depuis quelques semaines — deux tentatives d'assassinat ont eu lieu récemment, dont une contre Karzaï — mais le déferlement de violence annoncé par les talibans se fait toujours attendre. Le moment de vérité est sans doute arrivé aujourd'hui.

Depuis la chute des talibans, fin 2001, l'Afghanistan a fait des progrès indéniables dans plusieurs domaines, sous la protection et la supervision de la communauté internationale. Des efforts sérieux ont été consentis en matière d'instruction publique et de développement régional, notamment. Un certain vent de liberté souffle sur Kaboul, la capitale du pays, qui profite actuellement d'un boum économique. La taille de l'économie afghane, opium non compris, aurait grossi de 50 % au cours des deux dernières années, selon un récent rapport de la Banque mondiale.

Les listes

L'Organisation des nations unies a déployé d'importants moyens pour l'organisation de l'élection d'aujourd'hui. Le résultat le plus spectaculaire de cette entreprise est d'ordre quantitatif: 10,5 millions de citoyens se sont inscrits sur les listes électorales. Ce chiffre dépasse probablement celui des citoyens en âge de voter. Les autorités électorales assurent que des dispositions ont été prises pour éviter que des citoyens votent plus d'une fois.

Le fait que les listes électorales comptent 41 % de femmes a été salué de toute part. Il faut mettre un bémol à cette statistique positive. Dans certaines provinces du sud où la sécurité est particulièrement problématique (notamment en raison de la présence de talibans et de membres présumés du réseau al-Qaïda), cette proportion oscille plutôt entre 9 et 16 %. Le pourcentage d'électrices est également faible parmi les Afghans vivant en exil au Pakistan et en Iran.

Selon l'organisme américain Human Rights Watch (HRW), «l'insécurité généralisée et l'intimidation des femmes menacent leur droit de voter librement [aujourd'hui], de se présenter à des postes politiques et de participer pleinement à la vie publique».

Une seule femme, Massouda Jalal, est en lice pour l'élection présidentielle d'aujourd'hui. HRW rappelle que, contrairement à d'autres candidats, elle n'a pas eu le droit de parole lors des dernières célébrations du nouvel an à Mazar-é Charif.

La Mission des Nations unies (UNMA) à Kaboul annonçait la semaine dernière que 19 185 soldats et officiers des milices irrégulières ont été désarmés. C'est à peine un demi-succès puisqu'on estime que les seigneurs de la guerre et autres «commandants» ne répondant à aucune autorité peuvent encore compter sur des dizaines de milliers d'hommes en armes.

D'après un sondage réalisé par un consortium d'ONG afghanes et internationales, la majorité des Afghans sont toujours préoccupés par le pouvoir des seigneurs de la guerre. 88 % d'entre eux souhaiteraient que des efforts accrus soient faits pour les désarmer.

La Force internationale

Dans la capitale et dans le nord-est du pays, la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS, ou ISAF en anglais) de l'OTAN dispose d'un peu plus de 9000 hommes et femmes. Il est exclu que ceux-ci assurent la sécurité des quelque 25 000 bureaux de vote, a annoncé plus tôt cette semaine le secrétaire général de l'Alliance atlantique. lls n'interviendront qu'en cas de nécessité.

Dans le sud du pays, les Américains et les Britanniques déploient quelque 18 500 combattants, un nombre également insuffisant pour y assurer la sécurité du scrutin. Celle-ci incombera donc surtout à la nouvelle armée et à la nouvelle police afghanes, dont l'indépendance et l'intégrité seront mises à l'épreuve.

Aux États-Unis, le vice-président Dick Cheney s'est félicité des progrès accomplis en Afghanistan lors du débat qui l'opposait mardi soir à John Edwards, le colistier du candidat démocrate à la présidence, John Kerry. Les républicains et les démocrates diffèrent peu d'avis sur l'Afghanistan, si ce n'est sur le point suivant: pour le camp de John Kerry, la guerre au terrorisme aurait dû continuer en Asie centrale jusqu'à l'élimination du réseau d'Oussama ben Laden et de ses alliés talibans au lieu d'être détournée du côté de l'Irak.

Reportée à quelques reprises, l'élection présidentielle d'aujourd'hui s'inscrit dans un processus de démocratisation de l'Afghanistan amorcé à Bonn en décembre 2001. Des élections parlementaires le printemps prochain constitueront une autre date importante de ce calendrier.
Les candidats à la présidence ont quitté la sécurité de Kaboul et se sont rendus dans les différentes régions du pays. Les supporters du président Karzaï se sont réunis à Ghazni mardi dernier. Tous les moyens étaient bons pour acheminer les boîtes de scrutin dans le district de Parian, au nord-est de Kaboul.
 
 
 
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