La guerre de tranchée
Sur le terrain, les deux grands partis font tout pour recueillir des votes
«Les Américains sont tellement polarisés qu'on évite de parler de politique. Quand on en parle, les émotions prennent le dessus et la discussion tourne au vinaigre.»
Ce commentaire de Tom Broadbent, un entrepreneur en services environnementaux du Minnesota, qui se décrit comme un «average Joe», résume probablement le climat de la présente campagne électorale chez nos voisins du Sud.
Cette campagne, que tous qualifient de passionnante, se prête à plusieurs comparaisons, évidemment imparfaites: avec les élections de 1932, qui avaient porté au pouvoir un F. D. Roosevelt déterminé à ranimer une économie en panne; avec les années 1960, alors que la guerre du Vietnam divisait le pays en deux.
Si les irréductibles des deux grands partis sont nombreux, le nombre d'indécis n'est pas négligeable. Républicains et démocrates se livrent une véritable guerre de tranchée pour inciter les électeurs qui leur semblent favorables à s'inscrire, d'abord, puis à aller voter le 2 novembre. On semble calculer que chaque vote compte, littéralement. Surtout que le vainqueur dans un État y rafle tous les «grands électeurs».
L'économie et la guerre en Irak dominent les discussions dans tout le pays. Mais ce ne sont pas les seuls enjeux de la campagne. Ils ne sont d'ailleurs pas vécus partout de la même façon dans ce pays vaste et diversifié. Le constat est valable même dans la vingtaine de swing States ou de battleground States, où le vote peut pencher d'un côté comme de l'autre et qui sont éparpillés du Nord-Ouest jusqu'à la Floride et du Maine jusqu'à l'Arizona.
Dans la classe du Dr Robert Fitrakis, professeur de science politique au State Community College de Columbus, dans l'Ohio, la dizaine d'étudiantes présentes se montrent inquiètes quant à leur avenir professionnel et à la tournure des événements en Irak. Certaines d'entre elles ont des frères au champ de bataille. La plupart voteront démocrate, même si aucun des partis ou des candidats ne soulève vraiment l'enthousiasme.
Britanny, 20 ans, avoue ne pas être allée s'inscrire, faisant ainsi bande à part. «Je ne connais pas assez les candidats. Je regarde les spots à la télé. Je devrais lire les journaux». Elle a cependant une excuse: «J'ai deux jobs en plus de mes 18 heures de cours.»
«Le président dit que nous sommes en pleine reprise économique mais ça ne se matérialise pas du tout en Ohio [où John Kerry jouit d'une légère avance dans les sondages]. Les gens de la classe ouvrière sont très nerveux. La délocalisation des entreprises sera un gros enjeu», observe Edward Jerse, représentant (député) démocrate à la législature de l'État de l'Ohio. 233 448 emplois ont été perdus entre 2000 et 2003 dans ce berceau de l'industrie américaine.
«C'est comme si quelqu'un avait largué une bombe atomique. Les gens font la queue comme s'ils voulaient se faire traiter pour les radiations, se plaint Donald Wilson, un travailleur de l'acier récemment mis au chômage. Depuis quinze ans que je travaille dans le secteur, j'ai assisté à des hauts et à des bas, mais je n'avais encore jamais rien vu de pareil.»
M. Wilson s'attend à ce que les Noirs (dont il fait partie) votent démocrate, comme d'habitude. «Quand on lui a demandé [à Bush] pourquoi il n'y avait pas plus de Noirs dans son administration, il a répondu verbatim: "j'ai mes Noirs" [Colin Powell et à Condoleezza Rice]», s'indigne-t-il, en s'empressant d'ajouter que le clivage n'est plus vraiment entre les Noirs et les Blancs comme dans les années soixante.
Le clivage entre les générations n'est pas non plus ce qu'il était au temps du Vietnam. «C'est probablement dans l'Ohio qu'on voit le plus de jeunes de 18 à 25 ans qui quittent l'État. Mais ç'a un impact sur les parents aussi», observe M. Jerse.
Clinton avait remporté l'Ohio en 1992, en grande partie à cause de l'inquiétude sur la situation de l'emploi. En 2004, Gore, qui avait vainement concentré ses efforts sur la Floride en fin de campagne, l'avait perdu aux mains de George W. Bush.
«Les républicains sont habiles, commente par ailleurs le Dr Fitrakis. Comment, sinon en jouant sur des wedge issues [des questions susceptibles de diviser la base du parti adverse], pourraient-ils convaincre un travailleur syndiqué dont les enfants n'ont pas les moyens d'avoir une éducation supérieure, qui travaille fort pour un salaire modeste, qui a de la difficulté a avoir de l'assurance-maladie, de voter pour un parti qui ne fera rien pour lui dans ces domaines?»
Ce n'est probablement pas un hasard si des référendums visant à amender la Constitution interne de treize États, dont l'Ohio et l'Oregon, de façon à interdire les mariages entre personnes du même sexe, apparaîtront sur les bulletins de vote. «Ça peut changer la façon de voter de certains, mais c'est surtout une façon de faire sortir le vote républicain», opine Eric Fingerhut, espadrilles aux pieds, au bord d'une route rurale. Ce sénateur démocrate de l'Ohio, à Washington, a choisi de faire campagne en parcourant son État à pied, du nord au sud.
Dans l'Oregon, un État réputé pour son progressisme en matière de protection de l'environnement, il y aura en outre un référendum sur un projet de loi visant à indemniser rétroactivement les propriétaires lésés par les lois environnementales.
Les lois électorales, qui relèvent en partie des autorités locales, permettent aux électeurs de se prononcer sur toutes sortes de questions, qui sont soumises par des groupes de pression officiellement non partisans.
C'est ce genre d'organisation qui a mis en ondes récemment les fameux témoignages des Swift Boat Veterans, dévastateurs pour John Kerry.
Au Minnesota, un État à l'économie diversifiée — agriculture, haute technologie, équipement médical, banques —, le taux de chômage a tendance à demeurer inférieur à la moyenne nationale, même en temps de récession. En outre, l'État s'y montre plus généreux que les autres en matière d'assurance-maladie — 45 millions d'Américains (15,6 %) ne disposent d'aucune couverture. Mais la question du coût des médicaments est à l'ordre du jour. La Fédération des aînés de cet État frontalier a mis sur pied un programme d'importation de médicaments auprès de pharmaciens canadiens parce que leurs prix, négociés par les gouvernements, sont beaucoup moins élevés que ceux des mêmes médicaments vendus sur le marché américain.
L'an dernier, 4000 membres de la Fédération ont ainsi acheté pour plus de deux millions de dollars de médicaments au Canada, sous les yeux complaisants des douaniers et au grand dam de la Food and Drug Administration. Et les politiciens, des deux côtés de la clôture partisane, sont de plus en plus nombreux à appuyer les initiatives du «lobby des cheveux blancs».
«La dernière fois que le Minnesota a été remporté par un républicain aux présidentielles, c'était en 1972. Mais les choses changent, le Minnesota est devenu un État contesté, que Bush a visité onze fois depuis 2000 et trois fois depuis un mois», signale Randy Wanke, directeur des communications de l'organisation du Parti républicain au Minnesota. «Kerry dispose d'une légère avance, qui correspond à la marge d'erreur» des sondages.
Les républicains parlent surtout d'économie au Minnesota, parce qu'elle s'y porte plutôt bien, et de sécurité nationale. Ils travaillent très fort pour «faire sortir le vote» et pour mobiliser l'électorat à la base (grassroots), un terrain où les démocrates ont traditionnellement l'avantage mais pour lequel les républicains disposent de plus de moyens financiers cette année.
Les républicains marquent généralement des points quand il s'agit de «valeurs morales» et de sécurité, des thèmes fréquemment abordés par les ténors de ce parti. Alors que sur l'environnement ou la santé, les démocrates semblent avoir l'avantage.
«Nous [les Américains] sommes divisés aujourd'hui mais nous l'étions déjà en 2002», observe Dennis Kucinich, ancien maire de Cleveland et représentant de l'Ohio au Congrès. Mais pourquoi l'élection est-elle aussi serrée, si l'économie et la situation en Irak sont aussi préoccupantes? «Contrairement à beaucoup de démocrates, je crois qu'une attaque directe sur la question de l'Irak chasserait [Bush] du pouvoir. Le débat ne porte pas là-dessus en ce moment. On débat sur la meilleure approche alors que nous n'aurions tout simplement pas dû y aller», répond M. Kucinich, qui préside le causus des démocrates progressistes.
Le Devoir
Le journaliste a visité récemment l'Ohio, le Minnesota et l'Oregon à l'invitation du Département d'État des États-Unis.
Ce commentaire de Tom Broadbent, un entrepreneur en services environnementaux du Minnesota, qui se décrit comme un «average Joe», résume probablement le climat de la présente campagne électorale chez nos voisins du Sud.
Cette campagne, que tous qualifient de passionnante, se prête à plusieurs comparaisons, évidemment imparfaites: avec les élections de 1932, qui avaient porté au pouvoir un F. D. Roosevelt déterminé à ranimer une économie en panne; avec les années 1960, alors que la guerre du Vietnam divisait le pays en deux.
Si les irréductibles des deux grands partis sont nombreux, le nombre d'indécis n'est pas négligeable. Républicains et démocrates se livrent une véritable guerre de tranchée pour inciter les électeurs qui leur semblent favorables à s'inscrire, d'abord, puis à aller voter le 2 novembre. On semble calculer que chaque vote compte, littéralement. Surtout que le vainqueur dans un État y rafle tous les «grands électeurs».
L'économie et la guerre en Irak dominent les discussions dans tout le pays. Mais ce ne sont pas les seuls enjeux de la campagne. Ils ne sont d'ailleurs pas vécus partout de la même façon dans ce pays vaste et diversifié. Le constat est valable même dans la vingtaine de swing States ou de battleground States, où le vote peut pencher d'un côté comme de l'autre et qui sont éparpillés du Nord-Ouest jusqu'à la Floride et du Maine jusqu'à l'Arizona.
Dans la classe du Dr Robert Fitrakis, professeur de science politique au State Community College de Columbus, dans l'Ohio, la dizaine d'étudiantes présentes se montrent inquiètes quant à leur avenir professionnel et à la tournure des événements en Irak. Certaines d'entre elles ont des frères au champ de bataille. La plupart voteront démocrate, même si aucun des partis ou des candidats ne soulève vraiment l'enthousiasme.
Britanny, 20 ans, avoue ne pas être allée s'inscrire, faisant ainsi bande à part. «Je ne connais pas assez les candidats. Je regarde les spots à la télé. Je devrais lire les journaux». Elle a cependant une excuse: «J'ai deux jobs en plus de mes 18 heures de cours.»
«Le président dit que nous sommes en pleine reprise économique mais ça ne se matérialise pas du tout en Ohio [où John Kerry jouit d'une légère avance dans les sondages]. Les gens de la classe ouvrière sont très nerveux. La délocalisation des entreprises sera un gros enjeu», observe Edward Jerse, représentant (député) démocrate à la législature de l'État de l'Ohio. 233 448 emplois ont été perdus entre 2000 et 2003 dans ce berceau de l'industrie américaine.
«C'est comme si quelqu'un avait largué une bombe atomique. Les gens font la queue comme s'ils voulaient se faire traiter pour les radiations, se plaint Donald Wilson, un travailleur de l'acier récemment mis au chômage. Depuis quinze ans que je travaille dans le secteur, j'ai assisté à des hauts et à des bas, mais je n'avais encore jamais rien vu de pareil.»
M. Wilson s'attend à ce que les Noirs (dont il fait partie) votent démocrate, comme d'habitude. «Quand on lui a demandé [à Bush] pourquoi il n'y avait pas plus de Noirs dans son administration, il a répondu verbatim: "j'ai mes Noirs" [Colin Powell et à Condoleezza Rice]», s'indigne-t-il, en s'empressant d'ajouter que le clivage n'est plus vraiment entre les Noirs et les Blancs comme dans les années soixante.
Le clivage entre les générations n'est pas non plus ce qu'il était au temps du Vietnam. «C'est probablement dans l'Ohio qu'on voit le plus de jeunes de 18 à 25 ans qui quittent l'État. Mais ç'a un impact sur les parents aussi», observe M. Jerse.
Clinton avait remporté l'Ohio en 1992, en grande partie à cause de l'inquiétude sur la situation de l'emploi. En 2004, Gore, qui avait vainement concentré ses efforts sur la Floride en fin de campagne, l'avait perdu aux mains de George W. Bush.
«Les républicains sont habiles, commente par ailleurs le Dr Fitrakis. Comment, sinon en jouant sur des wedge issues [des questions susceptibles de diviser la base du parti adverse], pourraient-ils convaincre un travailleur syndiqué dont les enfants n'ont pas les moyens d'avoir une éducation supérieure, qui travaille fort pour un salaire modeste, qui a de la difficulté a avoir de l'assurance-maladie, de voter pour un parti qui ne fera rien pour lui dans ces domaines?»
Ce n'est probablement pas un hasard si des référendums visant à amender la Constitution interne de treize États, dont l'Ohio et l'Oregon, de façon à interdire les mariages entre personnes du même sexe, apparaîtront sur les bulletins de vote. «Ça peut changer la façon de voter de certains, mais c'est surtout une façon de faire sortir le vote républicain», opine Eric Fingerhut, espadrilles aux pieds, au bord d'une route rurale. Ce sénateur démocrate de l'Ohio, à Washington, a choisi de faire campagne en parcourant son État à pied, du nord au sud.
Dans l'Oregon, un État réputé pour son progressisme en matière de protection de l'environnement, il y aura en outre un référendum sur un projet de loi visant à indemniser rétroactivement les propriétaires lésés par les lois environnementales.
Les lois électorales, qui relèvent en partie des autorités locales, permettent aux électeurs de se prononcer sur toutes sortes de questions, qui sont soumises par des groupes de pression officiellement non partisans.
C'est ce genre d'organisation qui a mis en ondes récemment les fameux témoignages des Swift Boat Veterans, dévastateurs pour John Kerry.
Au Minnesota, un État à l'économie diversifiée — agriculture, haute technologie, équipement médical, banques —, le taux de chômage a tendance à demeurer inférieur à la moyenne nationale, même en temps de récession. En outre, l'État s'y montre plus généreux que les autres en matière d'assurance-maladie — 45 millions d'Américains (15,6 %) ne disposent d'aucune couverture. Mais la question du coût des médicaments est à l'ordre du jour. La Fédération des aînés de cet État frontalier a mis sur pied un programme d'importation de médicaments auprès de pharmaciens canadiens parce que leurs prix, négociés par les gouvernements, sont beaucoup moins élevés que ceux des mêmes médicaments vendus sur le marché américain.
L'an dernier, 4000 membres de la Fédération ont ainsi acheté pour plus de deux millions de dollars de médicaments au Canada, sous les yeux complaisants des douaniers et au grand dam de la Food and Drug Administration. Et les politiciens, des deux côtés de la clôture partisane, sont de plus en plus nombreux à appuyer les initiatives du «lobby des cheveux blancs».
«La dernière fois que le Minnesota a été remporté par un républicain aux présidentielles, c'était en 1972. Mais les choses changent, le Minnesota est devenu un État contesté, que Bush a visité onze fois depuis 2000 et trois fois depuis un mois», signale Randy Wanke, directeur des communications de l'organisation du Parti républicain au Minnesota. «Kerry dispose d'une légère avance, qui correspond à la marge d'erreur» des sondages.
Les républicains parlent surtout d'économie au Minnesota, parce qu'elle s'y porte plutôt bien, et de sécurité nationale. Ils travaillent très fort pour «faire sortir le vote» et pour mobiliser l'électorat à la base (grassroots), un terrain où les démocrates ont traditionnellement l'avantage mais pour lequel les républicains disposent de plus de moyens financiers cette année.
Les républicains marquent généralement des points quand il s'agit de «valeurs morales» et de sécurité, des thèmes fréquemment abordés par les ténors de ce parti. Alors que sur l'environnement ou la santé, les démocrates semblent avoir l'avantage.
«Nous [les Américains] sommes divisés aujourd'hui mais nous l'étions déjà en 2002», observe Dennis Kucinich, ancien maire de Cleveland et représentant de l'Ohio au Congrès. Mais pourquoi l'élection est-elle aussi serrée, si l'économie et la situation en Irak sont aussi préoccupantes? «Contrairement à beaucoup de démocrates, je crois qu'une attaque directe sur la question de l'Irak chasserait [Bush] du pouvoir. Le débat ne porte pas là-dessus en ce moment. On débat sur la meilleure approche alors que nous n'aurions tout simplement pas dû y aller», répond M. Kucinich, qui préside le causus des démocrates progressistes.
Le Devoir
Le journaliste a visité récemment l'Ohio, le Minnesota et l'Oregon à l'invitation du Département d'État des États-Unis.
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