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Deux Amériques qui se regardent en chiens de faïence

Démocrates ou républicains? Les Américains vivent une situation inédite de «ségrégation politique» qui menace les fondements de leur démocratie.

Photo : Agence Reuters
Un peu plus d'un mois après la convention démocrate de Boston, les républicains tiennent la leur en début de semaine à New York. Pour un observateur étranger, être républicain ou démocrate, c'est un peu la même chose, à quelques nuances près. La réalité est pourtant tout autre pour les Américains plongés dans une «ségrégation politique» qui risque de miner les fondements de leur démocratie.

Il y a les rouges et les bleus. Les États démocrates et les États républicains avec des villes, des quartiers, des rues entièrement d'une couleur ou de l'autre. Le colosse étoilé a beau régner sur le monde, chez lui, sur ses vastes terres, c'est un Gulliver empêtré dans une ségrégation politique qui menace la démocratie où il a grandi depuis deux siècles.

«Notre paysage politique est assez déprimant. De plus en plus d'Américains ont tendance à vivre dans des zones géographiques homogènes, écartant ainsi toute discussion, tout échange. Il n'y a plus de dialogue», explique Bill Bishop, journaliste à l'American-Statement d'Austin, capitale du Texas.

Le quotidien a été l'un des premiers à tirer la sonnette d'alarme au sujet de cette ségrégation nouveau genre. Publiée en avril, la série d'articles de Bishop rappelait ceci:

- de 1976 à 2000, la ségrégation politique dans les comtés a grimpé de 47 %;

- la polarisation des points de vue du citoyen est plus extrême que jamais;

- plus les comtés sont «politiquement purs», plus leurs représentants au Congrès ont des positions qui s'éloignent du centre;

- le pourcentage d'Américains convaincus de l'existence d'importantes différences entre les partis est passé de 46 % en 1976 à 66 % en 2000.

Des électeurs plus partisans, des partis aux programmes bien distincts, un Congrès moins ouvert aux compromis: la fracture politique de la «plus grande démocratie du monde» («après l'Inde, bien sûr», précise Bishop) s'est accentuée depuis la «victoire» de George W. Bush sur son rival démocrate Al Gore, il y aura bientôt quatre ans.

«[Cette fracture] n'a jamais été aussi grande depuis l'élection de 1960, qui opposait John Kennedy à Richard Nixon», insiste James Gimpel, professeur à l'université du Maryland.

Le démographe hésite avant de poursuivre: «Tout ceci peut conduire à la guerre civile!»

Un tel scénario n'est pas pour demain, bien sûr, mais «avec cette extrême polarisation, les perdants d'une élection ont moins envie d'être gouvernés par ceux qui l'ont gagnée. Il faut faire attention à la distance idéologique qui sépare de plus en plus les deux», prévient Gimpel, qui vit dans un «comté bleu pâle» (républicain modéré) d'un Maryland fortement démocrate.

Bill Bishop, lui, vit «dans une oasis rouge au milieu d'un désert bleu de "rednecks"».

Le journaliste habite Travers, une banlieue démocrate d'Austin qui a élu à deux reprises George W. Bush comme gouverneur.

Ces cassures politiques au pays de l'oncle Sam n'inquiètent pas du tout Morris P. Fiorina, de l'université Stanford, en Californie.

Bien au contraire, écrit-il dans Culture War? - The Myth of a Polarized Electorate, il est rafraîchissant de voir de véritables clivages et des opinions bien tranchées: les États-Unis ne sont pas aussi monolithiques qu'on le croit à l'étranger.

Et si, note-t-il dans son livre publié cette année, on peut s'inquiéter de la dégradation du débat, des insultes qui se substituent aux arguments, du combat des personnes à celui des idées, cela n'est pas propre aux États-Unis.

«Guerre civile culturelle»

La ségrégation politique actuelle se vit en parallèle d'une «guerre civile culturelle» qu'on observe sur les ondes, dans les journaux, dans les livres et aussi dans les chambres à coucher avec la question des mariages homosexuels.

«Tu sais, mon chou, il n'y a pas un gai à Midland qui sortirait de l'ombre, de crainte qu'on croie qu'il est démocrate!»

L'anecdote est rapportée par Molly Ivins, la chroniqueuse-vedette du Star Telegram de Forth Worth, au Texas.

Bill Bishop rappelle ceci: «Un Américain ne consulte pas une carte du pays en se disant: "C'est là que je vais aller vivre parce que cet endroit est habité majoritairement par des républicains ou des démocrates." Non! Il déménage en se disant: "Le style de vie dans cet État, dans cette ville, dans ce quartier, est celui que je recherche." Bien sûr, ce style lui convient parce qu'il a telles ou telles idées politiques.»

Cette année à New York, ville démocrate qui reçoit la convention républicaine, une station radiophonique (Air America) a vu le jour en se donnant pour mission de mieux recentrer politiquement les États-Unis.

Les médias, électroniques surtout, ont désormais des porte-voix ultraconservateurs dont l'onde de choc se fait sentir aux États-Unis comme à l'étranger. Fox News, de Rupert Murdoch, le baron médiatique australo-britannique devenu américain, en est un parfait exemple. Créée en 1996, la chaîne a aujourd'hui déclassé CNN.

C'est un peu dans ce contexte de guerre de tranchées que les cris du réalisateur Michael Moore doivent être compris. Ils sont en quelque sorte un contrepoids à ceux de Rush Limbaugh qui, tous les jours depuis 15 ans, vilipende les «libéraux» sur 600 stations radiophoniques à travers les États-Unis.

La polarisation politico-culturelle, amorcés sous la présidence de Ronald Reagan (1981-89), a également fait grimper en flèche le nombre d'indécis, mal à l'aise dans les deux grands partis. Les électeurs démocrates sont toujours concentrés sur les côtes Ouest et Nord-Est; les républicains se trouvent surtout dans le Midwest et le Sud. Dix-huit États ballottent entre les rouges de John Kerry et les bleus de George W. Bush. C'est là que se joue la présidentielle du 2 novembre. À l'instar de la convention démocrate de Boston, celle des républicains à New York est un bal politique destiné à courtiser les indécis.

«Depuis 30 ans, le taux de participation aux élections fédérales ne dépasse pas les 50 %. Il sera plus élevé cette année à cause de l'actuelle polarisation, et c'est dans les "swing states" que l'affluence aux urnes sera la plus grande», croit le professeur James Gimpel.

Deux Amériques se regardent aujourd'hui en chiens de faïence, à 66 jours d'une élection qui choisira un 44e président ou décidera de conserver l'actuel locataire de la Maison-Blanche.
 
 
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