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    Idées

    Pour mieux comprendre la question culturelle kurde

    18 octobre 2017 | Sylvie Rochon - Professeure de philosophie au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu | Actualités internationales
    Des gens participant à une manifestation d’appui au référendum kurde à Beyrouth, au Liban. La langue kurde, parlée par plus de 25 millions de personnes, est menacée à cause de l’assimilation des groupes kurdes aux politiques des pays avec lesquels ils sont liés par les aléas de l’Histoire.
    Photo: Hassan Ammar Associated Press Des gens participant à une manifestation d’appui au référendum kurde à Beyrouth, au Liban. La langue kurde, parlée par plus de 25 millions de personnes, est menacée à cause de l’assimilation des groupes kurdes aux politiques des pays avec lesquels ils sont liés par les aléas de l’Histoire.

    Alors que le référendum catalan soulève bien des passions au Québec, il est moins question chez nous des conséquences du référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien qui a eu lieu le 25 septembre dernier. Et si les regards occidentaux se tournent vers le Kurdistan depuis quelques années, c’est surtout à cause des affiliations militaires (notamment avec les États-Unis) qui font des Kurdes des joueurs importants dans le conflit international qui met en scène le groupe État islamique. Pourtant, d’autres enjeux que la politique internationale (aussi importante soit-elle) touchent l’organisation sociopolitique actuelle des Kurdes et l’avenir de leurs particularités culturelles. La littérature permet de nous y sensibiliser.

     

    La littérature est en effet une porte d’entrée privilégiée pour éclairer certains angles des phénomènes sociaux nécessairement complexes. Au Québec, au cours des années 1960 et 1970, il est indéniable qu’Anne Hébert (soumission à la religion), Marie-Claire Blais (pauvreté sociale) ou encore Hubert Aquin (identité et nationalisme) ont joué un rôle considérable dans l’éveil des consciences. Dans l’Algérie et la Kabylie actuelles, le travail remarquable que font respectivement Amin Zaoui, Kamel Daoud et Boualem Sansal pour dénoncer l’emprise de la religion musulmane sur les consciences individuelles mérite d’être souligné. Le Kurdistan a aussi ses écrivains engagés dans la défense de leur culture par la revendication des droits individuels (Murathan Mungan, Murat Özysasar, par exemple) ou par le rappel de faits politiques récents qui forcent les Kurdes à s’exiler (Salim Barakat). Parmi ces écrivains critiques quant au rôle des groupes nationalistes dans les différentes régions du Kurdistan (Syrie, Irak, Turquie, Iran) se démarque l’écrivain Fawaz Hussain, exilé en France en 1978. Nous croyons que cet écrivain doit être lu et entendu au Québec parce qu’il est une référence certaine dans la démystification de l’exil et des problèmes culturels en territoire kurde.

     

    Un écrivain sensible à la précarité de la langue kurde

     

    Fawaz Hussain est peu connu au Québec. Pourtant, son dernier roman qui sortira dans nos librairies en novembre (12 octobre en France) est son huitième livre en français. Le rêveur des bords du Tigre (Les Escales, 2017) est une histoire belle, émouvante et puissante sur la culpabilité de l’exilé et sur la colère, thèmes portés par un narrateur pacifique et engagé pour la cause kurde. Il ne s’agit pas ici de faire une critique du livre, mais de préciser en quoi l’écriture engagée de cet écrivain contribue à nous sensibiliser à la réalité d’un peuple pour lequel un génocide culturel est à craindre.

     

    La langue kurde, parlée par plus de 25 millions de personnes, est menacée à cause de l’assimilation des groupes kurdes aux politiques des pays avec lesquels ils sont liés par les aléas de l’Histoire. En tant que Kurde syrien, Fawaz Hussain a bien démontré dans son roman autobiographique Les sables de Mésopotamie (Points, 2016) comment l’imposition de la langue arabe dans les écoles kurdes a nécessairement mis en retrait cette langue maternelle parlée à la maison mais ignorée dans les manuels d’éducation : « Pendant les premières années de ma scolarité à l’école catholique, je ne comprenais pas pourquoi l’enseignement se faisait en d’autres langues que ma langue maternelle, celle des contes de mère Fawzo et des légendes d’oncle Sheikhmous. À l’école, on pouvait apprendre l’arabe, le français, l’arménien, et même le martien s’il existait, mais le kurde, on ne l’apprenait pas. » Il est clair que la langue est le facteur le plus critique aux yeux de Fawaz Hussain. Et là où son dernier roman permet de mieux comprendre les ramifications entre politique et culture, c’est qu’il campe son narrateur dans la ville la plus importante du Kurdistan turc, Diyarbakir, alors même que la Turquie est soupçonnée par nombre d’observateurs de planifier un génocide kurde sur son territoire.

     

    En effet, et en marge de toute dénonciation de la part des États occidentaux, des représentants de groupes politiques kurdes ont été assassinés au cours des dernières années, des villages et des villes ont été attaqués, voire rasés, des maisons et des bâtiments industriels ont été détruits. Les gens sont pris dans le terrible étau de la guerre contre le terrorisme. Ainsi, même les groupes visant l’autonomie en territoire kurde (lesquels, de plus, sont souvent des rivaux idéologiques) ne peuvent assurer la défense des individus. Depuis le milieu des années 1980, plus de 40 000 Kurdes auraient perdu la vie. Cette menace terrible qui pèse sur eux tous les jours fait en sorte que plusieurs veulent tout simplement la paix, même si le prix à payer s’avère le renoncement aux droits territoriaux et à leur culture spécifique et millénaire.

     

    C’est donc cette colère contre l’assimilation, mais aussi contre le renoncement des Kurdes eux-mêmes qui nous permet, à la lecture du Rêveur des bords du Tigre, de nous familiariser avec la situation réelle des individus, alors que le peu que nous voyons dans les actualités touche surtout les rues dévastées par la guerre. En déambulant avec Farzand, le narrateur, nous voyons comment, dans les activités de tous les jours, le renoncement à la langue devient peu à peu le renoncement à soi. […] Nous avons intérêt à lire des écrivains qui partagent avec nous le respect de leur langue et qui luttent pour sa pérennité. Fawaz Hussain nous offre encore une fois un roman d’une grande portée ontologique et nous fait comprendre que si les armes tuent et que les obus dévastent, l’assimilation n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de rayer un peuple de la carte du monde.













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