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    Idées

    Les Kurdes, entre drame historique et comédie géopolitique

    25 septembre 2017 | Samir Saul - Professeur d’histoire, Université de Montréal – CERIUM | Actualités internationales
    Un partisan de l’indépendance brandit un drapeau aux couleurs du Kurdistan à la veille du référendum dans la ville de Kirkouk. Les Kurdes d’Irak se déclareront lundi pour l’indépendance ou non de la région autonome du Nord.
    Photo: Ahmad Al-Rubaye Agence France-Presse Un partisan de l’indépendance brandit un drapeau aux couleurs du Kurdistan à la veille du référendum dans la ville de Kirkouk. Les Kurdes d’Irak se déclareront lundi pour l’indépendance ou non de la région autonome du Nord.

    Le lundi 25 septembre, le Kurdistan irakien tient un référendum sur l’indépendance de cette région autonome du nord de l’Irak. Peuplée de 5 millions d’habitants et assise sur d’importantes réserves pétrolières, elle est limitrophe de l’Iran et de la Turquie.

     

    Tous les pays s’opposent à ce référendum, sauf Israël, qui soutient la sécession et la création d’un État kurde. Son but (et celui des néoconservateurs) est la fragmentation des pays arabes. En plus d’attiser des conflits arabo-kurdes, le parrainage du Kurdistan pourrait lui fournir une base d’action aux portes de l’Irak et de l’Iran. Quant à l’opposition de l’Irak, de la Turquie, de l’Iran et de la Syrie, elle s’explique d’elle-même. Toute déclaration d’indépendance kurde aurait des répercussions à l’intérieur de leurs frontières, menaçant leur intégrité territoriale.

     

    La position des États-Unis est plus alambiquée. Leur discours officiel regrette le référendum, alors même que leur politique joue la carte kurde. Ils promeuvent l’autonomie du Kurdistan, moyen de pressurer l’Irak depuis 1991. Mais l’occupation de l’Irak (2003-2010) rapproche l’Irak de l’Iran, si bien qu’un appui américain trop voyant aux Kurdes aliénerait Bagdad et bénéficierait à l’influence de l’Iran en Irak. En Syrie, les djihadistes et apparentés ayant échoué, les États-Unis misent sur les Kurdes, levier circonstanciel pour gêner la récupération de ses territoires par l’État syrien et tenter la partition du pays. Or, là aussi, l’utilisation des Kurdes rencontre des limites, en l’espèce l’hostilité de la Turquie. D’où une conduite américaine filandreuse et en demi-teinte.

     

    Le poids des facteurs internationaux dans l’histoire kurde

     

    Palestiniens et Kurdes sont les deux peuples toujours sans États souverains du Moyen-Orient. Le traité de Sèvres (1920) projette de créer le Kurdistan en Turquie, mais ce pays le combat énergiquement, et il n’en est plus question dans le traité de Lausanne (1923). Les Kurdes sont partagés entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

     

    Sociétés aux structures tribales, aux traditions pastorales (élevage du mouton), aux moeurs guerroyeuses des populations montagnardes, elles défendent farouchement leur particularisme. Au cours des années 1930 apparaît en Irak la première génération urbanisée et instruite. Les Kurdes s’intègrent et font partie du tissu social d’Istanbul, de Téhéran et de Damas. Ailleurs, les habitudes séculaires perdurent et, avec elles, les luttes intestines attribuables, entre autres, aux conflits entre clans (ex. : les Barzani contre les Talabani en Irak) ou à des relations avec divers gouvernements.

     

    En fonction du traitement qui leur est réservé, la loyauté des Kurdes est inconstante et peut se transformer en collaboration avec des pays étrangers. Réprimés, ils deviennent une menace à la sécurité nationale et à l’unité territoriale. La logique sécuritaire prend alors le dessus. Cercle vicieux. L’association à des pays étrangers ayant des desseins qui leur sont propres expose le nationalisme kurde à l’instrumentalisation. Cette disposition de leurs dirigeants à pactiser avec des puissances extérieures est une constante de l’histoire récente des Kurdes. Une autre est qu’elle se réalise à leur détriment. Les intérêts étrangers priment invariablement ceux des Kurdes, parfois avec des conséquences tragiques.

     

    En conflit avec l’Irak, l’Iran du Shah arme les Kurdes d’Irak dans leur guerre contre Bagdad. En 1975, il se retourne pour s’entendre avec l’Irak, largue les Kurdes et leur ferme sa frontière. Les peshmergas s’effondrent et Mustafa Barzani, père de l’actuel dirigeant du Kurdistan, s’exile en Iran, puis aux États-Unis. Favorables à l’Irak durant sa guerre contre l’Iran de 1980 à 1988, les États-Unis ferment les yeux sur l’usage d’armes chimiques contre les Kurdes (et les Iraniens). Adversaires de l’Irak après 1988, ils en font a posteriori un élément de leur campagne anti-irakienne. À la suite de la guerre de 1991 contre l’Irak, ils patronnent l’autonomie du Kurdistan, qui devient leur quasi-protectorat.

     

    Le Kurdistan et le « Rojava »

     

    Selon un scénario familier, Kurdes irakiens et syriens font office de rouages dans des enjeux géopolitiques qui les dépassent. De grandes déceptions les attendent. Comme l’hypothétique Kurdistan indépendant, le « Rojava » est un projet d’État kurde. À ériger en territoire syrien sur la longueur de la frontière turque, il serait sous les canons turcs et dans des régions à majorité arabe. À une chimère s’ajouterait une autre. On ne saurait concevoir de meilleur moyen de sceller l’alliance entre la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran. Washington ne volerait pas plus au secours des Kurdes en difficulté qu’il ne l’a fait pour les djihadistes en déroute.

     

    Plus largement, aux Kurdes serait attribué le rôle de relève des djihadistes comme facteur de dislocation des pays arabes et de conflits au Moyen-Orient. Le levier de la discorde confessionnelle sunnite-chiite s’étant brisé en Syrie, celui de la discorde ethnique kurdo-arabe lui succéderait.













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