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    Les violences font fuir des milliers de Rohingyas de la Birmanie vers le Bangladesh

    2 septembre 2017 | Frédérick Lavoie - Collaboration spéciale à Tambru, Bangladesh | Actualités internationales
    Des dizaines de milliers de Rohingyas ont pris la route de l’exil vers le Bangladesh voisin, à travers les rizières. Plus de 400 000 réfugiés de l’ethnie musulmane, qui ont fui de précédentes vagues de violences, s’y trouvent déjà. Mais le Bangladesh, qui ne peut en accueillir davantage, a fermé sa frontière.
    Photo: Bernat Armangue Associated Press Des dizaines de milliers de Rohingyas ont pris la route de l’exil vers le Bangladesh voisin, à travers les rizières. Plus de 400 000 réfugiés de l’ethnie musulmane, qui ont fui de précédentes vagues de violences, s’y trouvent déjà. Mais le Bangladesh, qui ne peut en accueillir davantage, a fermé sa frontière.

    Tandis que le bilan de la nouvelle vague de violences qui opposent des rebelles musulmans rohingyas et l’armée dans le nord-ouest de la Birmanie s’alourdit, des dizaines de milliers de personnes sont bloquées à la frontière du Bangladesh.


    Elle s’appelle Asma. Elle a huit ans. En marchant dans les sentiers boueux qui la mènent au bazar de Tambru, elle sert bien fort au creux de sa main le billet de 20 takas bangladais que lui ont remis ses parents. Sa mission : acheter de l’ail pour cuisiner un poulet. Quand les gardes-frontières bangladais l’ont vue traverser le canal, de l’eau jusqu’à la taille, ils ont fait exception et l’ont laissée passer. Les enfants reviennent toujours vers leurs parents, se sont-ils dit.

     

    Il y a moins d’une semaine, Asma a déménagé. Elle habite maintenant dans un abri de fortune, constitué d’une bâche et de quelques piliers de bambous, à quelques kilomètres de son village. En théorie, il s’agit d’un logement temporaire. Quand la situation se sera apaisée, dit-on, elle pourra revenir chez elle, de l’autre côté de la jungle.

     

    Son nouveau toit ne se trouve ni au Myanmar, où elle est née et habitait jusque-là, ni au Bangladesh, où elle se rend au marché pour acheter de l’ail, mais entre les deux. Entre la clôture barbelée birmane et le canal bangladais. Les adultes appellent ce terrain qui longe la frontière le « point zéro ». Il y a une semaine encore, personne n’y habitait. Ils sont aujourd’hui plus de 20 000 réfugiés rohingyas comme Asma à y survivre.

    Photo: Frédérick Lavoir Le camps de réfugiés permanents Kutupalong
     

    Tout a commencé — ou plutôt recommencé — le 24 août, tout juste après que l’ex-secrétaire des Nations unies Kofi Annan se fut rendu à Rangoon, la métropole birmane, pour y déposer un rapport sur la situation dans l’État d’Arakan, où cohabitent difficilement les quelque 800 000 Rohingyas musulmans et la majorité birmane de confession bouddhiste. Annan y notait que les discriminations dont étaient victimes les Rohingyas risquaient de déclencher « d’autres cycles de violence » et pousser les habitants à se radicaliser davantage.

     

    Quelques heures plus tard, à la nuit tombée, des militants de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA), un groupe de Rohingyas radicalisés justement, ont mené des attaques simultanées contre 25 postes des forces birmanes. Les représailles n’ont pas tardé, déclenchant la migration de dizaines de milliers de Rohingyas vers le Bangladesh.

     

    Jamais chez eux

     

    C’est la Prix Nobel de la paix et de facto leader du Myanmar, Aung San Suu Kyi, qui avait elle-même commandé ce rapport à Kofi Annan. Elle voulait ainsi pouvoir mieux répondre aux critiques internationales à propos de sa gestion du sort des Rohingyas depuis son arrivée au pouvoir l’an dernier. En fait, en s’adressant à l’ex-secrétaire de l’ONU, elle n’avait pas utilisé le terme « Rohingya » pour décrire Asma et les siens. Elle ne l’utilise jamais. Pour l’ex-prisonnière politique comme pour ses ex-geôliers de la junte militaire, les Rohingyas sont des « Bengalis » qui ont immigré illégalement du Bangladesh. Peu importe qu’ils habitent au Myanmar depuis des générations. En 1982, une nouvelle Constitution les a privés de leur citoyenneté. Jusqu’à ce jour, la presque totalité d’entre eux demeurent officiellement apatrides. Étrangers dans leur pays natal.

     

    Au fil des ans, les Rohingyas ont tout subi au Myanmar. Discrimination, limitation de leur accès à l’éducation et aux autres services publics, restriction à leur liberté de mouvement, restriction pour se marier. Plusieurs de ces politiques d’apartheid sont même enchâssées dans le cadre juridique birman. Et c’est sans compter la violence dont ils sont constamment victimes de la part de l’armée et de la majorité bouddhiste.

     

    C’est pourquoi, à chaque nouvelle vague de violence, des dizaines de milliers d’entre eux traversent la frontière avec le Bangladesh, un pays dont il partage la religion et la physionomie de la majorité et où ils peuvent assez facilement se fondre dans le paysage. La langue rohingya est également proche du dialecte bengali parlé dans la zone frontalière. Dès le retour à une certaine tranquillité, immanquablement, une majorité revient au Myanmar, malgré les risques d’autres exactions.

     

    En plus des quelque 20 000 Rohingyas bloqués au « point zéro » comme la famille d’Asma, au moins 27 000 auraient réussi à échapper à la vigilance des gardes-frontières bangladais au cours de la dernière semaine. La plupart auraient rejoint les deux camps de réfugiés permanents de Kutupalong et Nayapara, qui existent depuis plus de 25 ans.

     

    Zone fermée

     

    La dernière attaque de l’ARSA fut la plus violente jamais menée par un groupe de Rohingyas contre les autorités birmanes. À en juger par le nombre de nouveaux réfugiés, les représailles semblent à la hauteur. Mais impossible d’en savoir plus de l’intérieur. Le bilan officiel fait état de 400 morts depuis une semaine, principalement parmi les insurgés. Mais ce bilan ne peut être contre-vérifié puisque le gouvernement birman refuse l’accès à la région aux observateurs indépendants et aux journalistes.

     

    Seuls ceux qui ont fui peuvent ainsi témoigner. À l’entrée du camp de Kutupalong, les nouveaux arrivants décrivent d’une même voix les événements des derniers jours. « Ils ont encerclé nos villages, se sont mis à tirer sur nous et ont brûlé nos maisons. Nos villages ont été réduits en cendre. »

     

    Ils ? « Les militaires birmans. »

     

    Le récit est vague. Plusieurs ont pris la fuite dès les premières rumeurs de violence et ne rapportent que ce qu’ils ont entendu une fois en sûreté, ou extrapolent à partir du peu qu’ils ont vu. Un jeune homme se présente, le visage nouvellement bandé. Il raconte avoir été atteint d’une balle à la joue par des tirs de l’armée. Son père a été tué dans la même attaque. Sa mère a été blessée, mais il n’en sait pas plus sur son sort. Il est sans nouvelles d’elle et de ses cinq frères et soeurs. Pour rejoindre le Bangladesh, il a traversé en bateau la rivière Naf. La même où se sont noyés 39 de ses semblables cette semaine en tentant d’effectuer le même trajet. Ce n’est qu’une fois arrivé au camp qu’il a pu être soigné dans une clinique de Médecins sans frontières.

     

    Un homme plus âgé cite les noms de quatre villageois tués. Un autre a perdu un beau-frère et un cousin, qui avaient eu la mauvaise idée de revenir sur leurs pas pour aller chercher leur bétail. Les drames personnels combinés donnent un aperçu de l’ampleur de la tragédie.

     

    Quant à l’ARSA, tous disent n’en avoir entendu parler que vaguement et ne pas appuyer leurs méthodes violentes. Vrai ou faux, il serait certainement mal venu pour un demandeur d’asile de revendiquer son appartenance à un tel groupe.

     

    Quelques soins

     

    Et que fait le Bangladesh, lui-même exportateur de migrants, face à une telle vague ? En théorie, puisqu’il n’est pas signataire de la Convention sur les réfugiés, il s’octroie le droit de refouler tout nouvel arrivant en situation irrégulière. En pratique, les renvois ne sont pas aussi systématiques et apparaissent plutôt comme un moyen pour le gouvernement de dissuader ceux qui hésitent à venir.

     

    S’ils ne peuvent offrir l’asile à tous, les Bangladais, même ceux en uniforme, ne cachent pas leur solidarité avec leurs coreligionnaires. Jeudi matin, alors qu’Asma revenait du marché, les gardes-frontières ont donné le feu vert à des centaines de réfugiés du « point zéro » pour qu’ils traversent le canal. Ceux-ci avaient le choix entre deux files d’attente. L’une pour recevoir une consultation médicale et des médicaments, gracieuseté de Garde-frontière Bangladesh, l’autre pour obtenir de l’eau et du riz, offerts par les plus anciens réfugiés du camp de Kutupalong.

     

    À la fin de la distribution, malgré leur sympathie, les gardes-frontières ont dû faire usage de leurs bâtons de bambou et de leur sifflet pour repousser les réfugiés vers le canal.

     

    Retour au point zéro. C’est là qu’Asma et les autres attendront indéfiniment qu’on leur fournisse un peu d’aide sporadique, et, qui sait, peut-être qu’un jour un pays voudra d’eux. Idéalement, le Myanmar.

    400 morts, et des déplacés Cox’s Bazar, Bangladesh — Les combats qui opposent des rebelles musulmans rohingyas et l’armée dans le nord-ouest de la Birmanie ont fait au moins 400 morts en une semaine et poussé des dizaines de milliers de personnes à fuir vers le Bangladesh.

    Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a appelé les forces de sécurité birmanes à la « retenue » envers la minorité musulmane.

    Le Canada s’est aussi inquiété vendredi de la situation. Un communiqué publié conjointement par la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland et la ministre du Développement international et de la Francophonie Marie-Claude Bibeau « condamne vivement la hausse de la violence […] et ses effets sur les innocents ».

    Le Canada lance un appel au calme et exhorte « toutes les parties concernées à faire preuve de retenue, à veiller à la sécurité et à la protection des civils, et à leur venir en aide ». Le Canada dit enfin craindre pour la sécurité des civils qui traversent la frontière, ou tentent de la traverser, pour entrer au Bangladesh.
    La Presse canadienne












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