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    Le Venezuela, dictature du XXIe siècle?

    À la merci d’un marché noir capricieux, l’économie du pays se traduit par un quotidien très difficile

    Des activistes antigouvernement manifestaient contre l’entrée en fonction de l’Assemblée constituante, vendredi à Caracas.
    Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse Des activistes antigouvernement manifestaient contre l’entrée en fonction de l’Assemblée constituante, vendredi à Caracas.

    «Allez-vous quitter le pays ? » Silence au bout du fil. « Je suis forcé d’y penser », lâche Antonio De Lisio après quelques secondes. Quand Le Devoir avait joint le professeur d’écologie politique à Caracas en avril dernier, l’idée d’un exil restait floue, comme un dernier recours qu’on n’a pas vraiment envie d’envisager. La rue tenue par l’opposition incarnait encore un certain espoir.

     

    Aujourd’hui, la voix d’Antonio est plus accablée, son analyse, plus pessimiste. Il voit son pays basculer vers ce qu’il considère comme « une dictature du XXIe siècle ». Élire une Assemblée constituante était une manoeuvre purement politique, croit-il. « On n’avait pas besoin d’une nouvelle assemblée. On a besoin de changer de modèle économique, ce n’est pas en éliminant l’opposition qu’on va faire ça. »

     

    Chaîne alimentaire contrôlée

     

    À la merci d’un marché noir capricieux, l’économie du Venezuela se traduit au quotidien par une réalité effarante à laquelle les Vénézuéliens n’ont d’autre choix que de s’accoutumer. Comme tout le monde, Antonio De Lisio se débrouille, préférant rester discret sur les détails. Avec un salaire mensuel de 400 000 VEF (bolivars), il reste un privilégié. Sauf que ce salaire-là couvre à peine 30 % de ce qu’il dépense chaque mois pour manger convenablement.

     

    La chaîne d’approvisionnement et de distribution des denrées alimentaires est contrôlée par les forces armées. Dans les supermarchés, la plupart des marchandises s’achètent au prix du marché noir. Rares sont les produits au prix régulé par l’État.

     

    Pauvre et privilégié

     

    « On trouve encore de tout. Même du champagne. Avec 400 000 VEF, vous aurez une bonne bouteille. » C’est à peine moins que le revenu mensuel de Carlo (prénom modifié) et sa femme, soit 500 000 VEF.

     

    Pas de champagne dans le supermarché au coin de leur rue, mais des denrées aux prix tout aussi exorbitants. Carlo a fait son épicerie pour la semaine. Une toute petite bouteille d’huile, deux kilos de Pan (la farine de maïs à la base de l’alimentation vénézuélienne), deux kilos de riz. Total : 40 000 VEF.

     

    Pour ça, il a fait la file pendant une heure et demie. « Et je fais partie des privilégiés. Je passe par la ligne prioritaire du troisième âge. Les autres peuvent attendre jusqu’à cinq heures. » Carlo a le droit d’aller à l’épicerie le vendredi. On y contrôle sa carte d’identité sur laquelle figure un numéro indiquant son jour d’approvisionnement.

     

    Ça lui rappelle l’époque des coupons de rationnement en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je survis parce que je suis propriétaire et que mon appartement est payé. »

     

    Carlo raconte qu’il a vu s’exiler ses amis professeurs d’université locataires. Leur salaire ne leur permettait plus de se loger. Ses frais de condo ont été multipliés par 20 au cours des six derniers mois, passant de 1000 à 20 000 VEF. « Les fins de mois sont difficiles, alors que je fais encore partie des privilégiés. Je rationne mes enfants. La classe moyenne aisée est devenue pauvre. Les pauvres, eux, ne mangent pas à leur faim. »

     

    Carlo et sa femme s’en sortent grâce à leur famille en Europe, d’où ils sont originaires. Trois ou quatre fois par an, ils profitent du voyage d’un proche pour se faire apporter des euros ou des dollars, qu’ils revendent au marché noir. « Il y a trois jours, j’ai vendu 100 $US pour 1,5 million de VEF. »

     

    Dollars et bolivars

     

    Beaucoup de gens cherchent à quitter le pays, explique-t-il, et sont prêts à payer le prix fort pour se procurer des devises étrangères. Leurs bolivars ne valent rien au Venezuela, encore moins hors des frontières. Le gouvernement contrôle l’accès aux devises étrangères et, à moins de frayer parmi les hautes sphères du pouvoir, il est difficile d’accéder à des dollars.

     

    Une « conjugaison de phénomènes » aux racines à la fois historiques, politiques, sociales et culturelles, selon Thomas Chiasson-Lebel, chercheur postdoctoral associé au département des Latin American and Latino Studies de l’Université de la Californie, à Santa Cruz. L’État a réinstauré un contrôle des devises en 2003 « parce qu’il y avait des signes forts selon lesquels les investisseurs privés refusaient de collaborer ».

     

    La quasi-totalité de l’économie du pays repose alors sur l’exportation de pétrole contrôlée par l’État. Pour accéder à des devises étrangères, il faut vendre à l’étranger. L’État dispose ainsi d’un quasi-monopole puisqu’il est pratiquement le seul à exporter. « Ç’a poussé ceux qui n’avaient pas confiance en la capacité de l’État de leur faire faire des profits à sortir leur capital du pays, créant ainsi un contexte favorable au marché noir. »

     

    Corruption généralisée

     

    Rafael Osio Cabrices est journaliste et écrivain, autrefois rédacteur en chef et éditorialiste au Venezuela, installé à Montréal depuis 2014. Pour lui, le contrôle de la monnaie a ouvert la porte à une corruption généralisée au sein de la classe moyenne. « On s’est mis à voyager pour acheter des dollars au prix le plus bas possible. C’était le seul moyen. » Ce qui devait éviter la fuite des capitaux l’a, dans les faits, encouragée.

     

    Si Carlo avait vendu ses 100 $US aujourd’hui plutôt qu’il y a trois jours, il en aurait tiré 300 000 VEF de plus. Le taux de change au marché noir est passé de 15 000 VEF pour 1 $US à 18 000 VEF. Demain, il peut chuter de 2000 ou augmenter de 5000. Qui tire les ficelles ? Difficile à dire. Le site Internet Dolartoday, orchestré par un Vénézuélien depuis Miami, est la partie émergée de l’iceberg. C’est à ça que se fient la plupart des gens pour leurs transactions.

     

    Le site a acquis une telle notoriété qu’il agit comme un déterminant de la valeur des devises au marché noir. « Il est la référence parce qu’il affiche les prix les plus élevés, explique Rafael Osio Cabrices. Dans un contexte de dévaluation permanente, tout le monde veut vendre au prix fort. Un oignon importé ou un appartement : on veut en tirer le maximum. »

     

    Alors que manger à sa faim devient difficile, qui peut se permettre de payer plus de 18 000 VEF pour 1 $US ? Des gens comme Carlo. « Des gens comme ma mère », ajoute Rafael.

     

    Sa retraite lui est versée par le gouvernement. Sans la convertir en dollars, elle ne peut rien en faire. Elle perd une valeur colossale, mais comment faire autrement ? « Mes parents survivent parce qu’ils ont des enfants aux États-Unis et au Canada. Ils dépendent de nous. »













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