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    indonésie

    Crime d’intolérance

    Âpre défaite en avril à l’élection au poste de maire-gouverneur de Jakarta de Basuki Purnama, l’une des personnalités les plus en vue de la vie démocratique indonésienne. Suivie la semaine dernière par la condamnation de ce chrétien d’origine chinoise à deux ans de prison pour « blasphème contre l’islam ». Signe désolant que l’extrémisme islamiste empoisonne en doses anormales l’Indonésie, pays musulman le plus peuplé du monde pourtant réputé pour sa tradition, fragile certes, de tolérance et de pluralisme religieux.


    L'intolérance est-elle soluble dans la démocratie indonésienne et son « islam modéré » ? Le président du pays, Joko Widodo, cet « Obama indonésien » (et musulman), veut continuer de le croire, malgré tout ce qui arrive aujourd’hui à Basuki Purnama, l’un de ses plus importants alliés politiques. Ou joue-t-il à l’autruche ? L’Indonésie (260 millions d’habitants, 80 % de musulmans) n’est ni l’Arabie saoudite ni le Pakistan ; ni dictature wahhabite ni foyer d’épouvantables violences interreligieuses. Reste que la chute de M. Purnama, que personne n’aurait pu prévoir il y a encore quelques mois, lance un grave signal d’alarme, considérant l’exemple de — relative — quiétude multiculturelle que représente l’Indonésie dans le monde musulman.

     

    Une chute que personne n’avait prévue parce que M. Purnama, surnommé Ahok, était au départ ultrafavori à sa réélection pour un deuxième mandat. Élu gouverneur du Grand Jakarta en 2014, l’homme jouissait d’une excellente réputation : en politicien progressiste, il avait réussi à rendre l’administration municipale plus transparente, et donc un peu moins corrompue, à améliorer la qualité de la vie urbaine de la capitale (aménagement d’espaces verts, plan de gestion des inondations, nettoyage des rues…) et à élargir l’accès des citoyens les plus pauvres à l’éducation et aux soins de santé. Tant et si bien qu’il avait obtenu 47 % des voix au premier tour de l’élection et que les sondages lui annonçaient 70 % des votes au second tour qui a eu lieu le 19 avril dernier.

     

    Jusqu’à ce que le ciel ne lui tombe sur la tête, par un glissement dont les campagnes électorales ont le secret.

     

    Son crime ? Avoir affirmé que l’interprétation d’une sourate du Coran prévenant contre une trop grande proximité avec les non-musulmans était erronée. « Ne vous sentez pas mal à l’aise à l’idée de ne pas pouvoir voter pour moi de crainte d’aller en enfer, parce qu’on vous ment », avait-il déclaré l’automne dernier à un groupe de pêcheurs, dénonçant l’instrumentalisation de ce verset par ses adversaires. Ses excuses n’ont pas réussi à éteindre le feu allumé par des organisations ultraconservatrices qui ont porté contre lui des accusations de blasphème et réussi à faire descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes pour dénoncer l’« infidèle ». Son adversaire, un ancien ministre de l’Éducation, a ensuite jugé utile de récupérer cette controverse factice — la carte religieuse se confondant par ailleurs avec le vieux fond de ressentiment antichinois qu’éprouve une partie de la société indonésienne. « Un vote pour le radicalisme », a titré Asia Times.

     

    On s’en inquiéterait moins si, mardi dernier, la justice n’avait entériné le verdict électoral en condamnant Ahok à deux ans de prison pour insulte à l’islam. Une condamnation absurdement sévère, qui a soulevé un tollé parmi les défenseurs de la liberté d’expression et des droits des minorités.

     

    Le drame est donc que la vie démocratique a été prise en otage par une minorité obscurantiste et que cette démocratie n’a pas réussi à tenir en échec cette crue d’intolérance. Éloquente illustration, parmi d’autres, de la menace insidieuse que constitue l’ultraconservatisme. Entendu qu’il y a là matière, là-bas comme ici, à réflexion et à vigilance.













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