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    L'histoire unique d'un réfugié syrien en terre nipponne

    Jamal est l’un des six réfugiés syriens admis dans l’archipel de 127 millions de personnes. Et parmi lesquelles on compte, en tout, à peine plus de deux millions d’étrangers.
    Photo: Jean-Frédéric Légaré-Tremblay Le Devoir Jamal est l’un des six réfugiés syriens admis dans l’archipel de 127 millions de personnes. Et parmi lesquelles on compte, en tout, à peine plus de deux millions d’étrangers.

    « Joubliais… Comment vous reconnaîtrai-je ? » Rédigée, prête à être lâchée dans l’Internet, la question a été retenue in extremis, évitant une réponse embarrassée. Ou amusée. Même si le rendez-vous était fixé à la station de train ultra-achalandée du quartier Ikebukuro, à Tokyo, la question avait quelque chose de… superflu. Jamal, qui devait émerger de la sortie ouest de la station, est l’un des six réfugiés syriens admis dans l’archipel de 127 millions d’âmes. Et parmi lesquelles on compte, en tout, à peine plus de deux millions d’étrangers.

     

    Alors que plus d’un million de ses compatriotes ont pris la route de l’Ouest vers l’Europe ou l’Amérique du Nord, Jamal, 24 ans, a volé en sens contraire, vers l’Extrême-Orient.

     

    Accompagné de sa jeune soeur et de sa mère, il a atterri à Tokyo en octobre 2013, raconte-t-il en sillonnant les étroites rues placardées de signes japonais, à la recherche d’un café par ce froid avant-midi de février. À ce jour, la communauté des réfugiés syriens du Japon ne compte que deux familles, dont la sienne.

     

    Mais l’archipel du Pacifique, qui n’accueille jamais plus que quelques dizaines de réfugiés chaque année, n’était pas dans les plans après qu’une bombe larguée par les forces du régime syrien fut tombée sur l’immeuble où habitaient Jamal et sa famille à Damas.

     

    Ce n’est qu’au Caire, où ils avaient fui, que, de passage dans la capitale égyptienne, un oncle vivant au Japon les y a invités, leur permettant d’obtenir un visa temporaire de visiteurs — moyennant des démarches laborieuses à l’ambassade du Japon… au Liban.

     

    Le hasard, quoi. Et bien des détours.

    Six durs mois

     

    Après Damas, Le Caire, puis Beyrouth, donc, la famille s’est finalement envolée pour Tokyo, où allaient commencer les « six pires mois » de la vie de Jamal, confie-t-il en anglais, après avoir commandé un espresso dans la langue de Murakami. « Nous sommes restés chez mon oncle, marié à une Japonaise, pendant les trois premiers mois. Nous étions neuf à y vivre en même temps. Ce fut une très mauvaise expérience. Les manières de vivre au sein d’une maisonnée sont tellement différentes ici… »

     

    Le climat était si mauvais chez l’oncle qu’il fallait quitter les lieux. Pour Jamal, cela voulait dire dénicher un modeste appartement d’une chambre pour les trois membres de la famille et subvenir à tous leurs besoins. Et trouver un boulot, au noir.

     

    Dès leur arrivée à Tokyo, Jamal, sa soeur et sa mère ont soumis leur demande d’asile. Or, avant de recevoir toute réponse, « tu ne peux rien faire pendant les six mois qui suivent, explique le jeune syrien. Tu ne peux pas ouvrir de compte en banque, avoir un contrat de téléphone, encore moins travailler ».

     

    Celui qui étudiait en littérature anglaise à Damas a alors trimé dans une entreprise de démolition pendant trois mois. « C’était horrible, commente aujourd’hui Jamal. Je ne parlais pas le japonais. On me traitait comme de la merde. Dans ce genre de boulot, tu es vraiment dans les classes sociales inférieures… Et comme je n’avais pas l’argent pour me payer du matériel de protection, je rentrais chaque soir avec des blessures. Jusqu’à ce qu’un clou rouillé traverse mon pied, qui s’est mis à suinter et à gonfler. Je ne le sentais plus. » Il a fallu un séjour d’une semaine à l’hôpital pour le rescaper.

     

    Travailler, travailler, travailler

     

    Puis, une fois écoulé le délai de six mois, Jamal a pu travailler légalement dans une chaîne de restaurants. Commençait alors son intégration à la société japonaise, à coups de 14 heures de labeur par jour, 6 jours par semaine. « Je devais travailler, travailler, travailler… Pas de sport, pas d’amis, que du travail », se rappelle-t-il, ajoutant qu’il devait envoyer de considérables sommes d’argent à son père, toujours coincé en Syrie.

     

    Forcé de recourir au langage des signes pour communiquer avec ses collègues japonais, c’est néanmoins dans les salles à manger et les cuisines qu’il a appris, sur le tas, les rudiments de la langue nationale. Et qu’il a accumulé les responsabilités après avoir gagné la confiance de ses patrons.

     

    Puis, après un an et demi d’attente, le gouvernement a finalement accordé le rarissime statut de réfugié à Jamal, sa soeur et sa mère. Son père a alors pu les rejoindre grâce à la politique de réunion familiale. « On était si surpris ! Même notre avocat l’était », se souvient-il. Surpris du verdict, il ne sait toujours pas pourquoi lui et sa famille ont tiré le numéro gagnant et pas les autres…

    Photo: Toshifumi Kitamura Agence France-Presse Les ressortissants étrangers ne représentent que 1,6% de la population du Japon, une société monoculturelle. Ici, une séance de prière au Nouvel An.
     

    Un tremplin

     

    Obtenir ce statut a eu l’effet d’un tremplin pour Jamal. Courant les occasions, multipliant les contacts, son travail comme enseignant d’anglais à la petite école l’a ensuite mené à des contrats de traduction de l’arabe à l’anglais auprès des grandes chaînes de télévision du pays. Il donne à présent conférence après conférence dans les universités sur son expérience et multiplie les entrevues dans les médias.

     

    Après un exigeant processus de sélection de six mois, il vient également d’obtenir l’une des deux bourses très convoitées pour étudier dans la tout aussi convoitée Université Meiji, où il suivra dès avril le programme en études sociales japonaises. Et où il compte bien parfaire son japonais… et apprendre l’espagnol.

     

    Mais le jeune syrien au profil athlétique se rapproche également d’une carrière dans le sport professionnel nippon. En jouant dans deux équipes de soccer à Tokyo, l’une semi-pro et l’autre de troisième division, celui qui évolue au poste d’attaquant (striker) s’est fait remarquer par les recruteurs des ligues majeures du pays. « J’ai une chance d’avoir une carrière professionnelle », assure-t-il, ajoutant qu’un match d’essai est prévu d’ici le début d’avril.

     

    Depuis son arrivée, Jamal assure ne pas s’être heurté au racisme ou à la xénophobie dans ce pays où les étrangers sont si peu nombreux, hormis dans les commentaires qui accompagnent ses entrevues et conférences qui se retrouvent sur YouTube. « Car les Japonais ne vous diront jamais en personne de telles choses, ils sont trop polis pour ça, fait-il remarquer. En général, ça prend du temps avant qu’ils te fassent confiance. Ils ne sont pas habitués à faire affaire avec des gens d’autres nationalités. Mais, après un certain temps, on peut très bien devenir collègues ou amis. »

     

    Pour la vie

     

    Après à peine un peu plus de trois ans passés à 9000 kilomètres de chez lui, dans une culture qui est à peu près aussi loin de la sienne, le Damascène n’a aucunement l’intention de refaire sa vie ailleurs. « J’ai tout bâti ici à partir de zéro. D’un simple étudiant que j’étais, j’ai eu en quelques mois les responsabilités d’un père de famille… J’ai trop investi ici. Je suis heureux où je suis. »

     

    Et si la Syrie retrouve la paix ? « Non. Mon avenir n’est plus là-bas. »













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