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    Péril en la «République de Samsung»?

    22 février 2017 | Jean-Frédéric Légaré-Tremblay - Collaborateur | Actualités internationales
    Lee Jae-yong (au centre) se rendant à un interrogatoire
    Photo: Yonhap / Agence France-Presse Lee Jae-yong (au centre) se rendant à un interrogatoire

    L’héritier et patron de facto de l’empire sud-coréen Samsung a été arrêté vendredi pour corruption. Lee Jae-yong se retrouve ainsi mêlé au vaste scandale de trafic d’influence pour lequel la présidente de la République, Park Geun-hye, est soumise à une procédure de destitution. Sorte d’État dans l’État, Samsung est le plus imposant conglomérat industriel — ou chaebol — au pays : ses revenus totaux à l’échelle du globe représentent près de 20 % du PIB de la Corée du Sud. Que signifie, alors, ce scandale pour la multinationale ? Et pour l’économie sud-coréenne ? Réponses de Geoffrey Cain, journaliste et auteur basé à Séoul. Il planche présentement sur un ouvrage au sujet de l’empire Samsung.

     

    Lee Jae-yong n’est pas le premier patron de Samsung à être accusé au criminel : son père, président de l’entreprise, l’a déjà été. Or il avait été gracié par le président du pays, de peur que son emprisonnement ne plombe l’économie nationale. Quel est le poids de Samsung dans l’économie sud-coréenne ?

     

    Samsung est le socle de l’économie sud-coréenne. Ses employés sont considérés comme les plus talentueux de la nation. Avec ses quelque 60 filiales, l’entreprise fabrique tout ce que vous pouvez imaginer. Son influence nationale n’a aucun équivalent en Occident. Samsung représente 15 % de la capitalisation de la bourse sud-coréenne, KOPSI. Voilà pourquoi les Sud-Coréens surnomment leur pays la « République de Samsung ».

     

    Les citoyens ont une relation amour-haine avec ce béhémoth. D’une part, il incarne le prestige, mais d’autre part, s’il s’effondre, c’est toute l’économie qui s’effondre. Selon le modèle du professeur Park Sang-jin de l’Université nationale de Séoul, si les actions de la division « électronique » de Samsung perdaient 70 % de leur valeur, les divisions « construction » et « assurance-vie » de la multinationale s’écrouleraient, car ils en sont des actionnaires. Et le résultat serait une crise de l’emploi à l’échelle du pays.

     

    Lee Jae-yong est accusé de corruption. La collusion entre le gouvernement et Samsung — de même qu’avec bien d’autres chaebols — est bien connue. Qu’y a-t-il de particulier à la Corée du Sud dans les relations État-industrie ?

     

    Les entreprises sud-coréennes sont façonnées sur le modèle japonais impérial de la Deuxième Guerre mondiale. Voilà d’où vient le schéma des énormes conglomérats, de la direction familiale, du nationalisme racial et de la collusion avec le gouvernement. Le dictateur Park Chung-hee, qui a piloté l’industrialisation de la Corée du Sud au cours des années 1960 et 1970, a servi dans l’armée japonaise en Manchourie, qui était la base industrielle de l’empire. C’est là qu’il apprit l’art du « nation-building ».

     

    Mais contrairement au modèle japonais, le coréen a été conçu de façon beaucoup plus centralisée et dirigiste. Au Japon, les cartels familiaux d’avant-guerre, appelés zaibatsu, avaient assez de pouvoir pour résister aux militaires et contrôler leurs propres banques. Park Chung-hee, lui, détestait le gaspillage et les largesses des familles d’affaires japonaises, alors il investit la banque centrale de plus de pouvoirs afin de mieux contrôler l’économie.

     

    Les conglomérats coréens ne pouvaient pas non plus former de holdings, ce qui empêchait les grandes familles de contrôler un empire tentaculaire. Les entrepreneurs coréens devaient alors bâtir des actionnariats croisés, un système complexe de filiales qui se possèdent en partie les unes les autres, et dans lesquels la famille qui dirige ne jouit pas d’un contrôle solide.

     

    Passer les rênes de l’entreprise à la prochaine génération dans ce système labyrinthique a toujours causé des maux de tête chez Samsung comme chez les autres chaebols, d’ailleurs. Et s’assurer que le contrôle reste dans la famille est la raison derrière les paiements qui sont versés aux « copains » du gouvernement.

     

    Les Sud-Coréens sont de moins en moins tolérants à l’égard de la corruption. Est-ce le début de la fin pour ce modèle de gouvernance d’entreprise ? Samsung est-il en péril ?

     

    Je ne crois pas que Samsung est menacé. La clé de son succès est l’intégration verticale : sa capacité à tout fabriquer, des matériaux de base comme le verre aux pièces tels les semi-conducteurs, jusqu’aux produits finis comme les téléphones intelligents et les téléviseurs. Samsung a ainsi d’innombrables façons de faire des profits. C’est un modèle d’affaires que des pays comme la Chine et le Vietnam sont impatients de copier.

     

    Malgré les téléphones Galaxy 7 qui explosent, la valeur des actions de Samsung a grimpé. Et malgré l’arrestation de Lee, elle demeure à un niveau record pour les 10 dernières années.

     

    Samsung emploie parmi les meilleurs ingénieurs, designers et scientifiques au monde. Son budget de recherche et de marketing équivaut au PIB de certains petits pays. Il est aussi assis sur une gigantesque pile d’argent qui lui permet de prendre de l’expansion. C’est notamment le cas avec le rachat du géant de l’audio Harman, la plus importante acquisition de l’histoire par une compagnie sud-coréenne, laquelle fut approuvée… le lendemain de l’arrestation de Lee Jae-yong.

     

    Ce qui est fascinant chez Samsung, c’est que l’entreprise est capable de garder ses opérations à l’abri des scandales qui frappent la dynastie qui la dirige. Après les deux condamnations du père pour des crimes en col blanc suivies d’un pardon présidentiel, l’arrestation du fils ressemble ainsi à un rite de passage.

     

    Malgré les déconvenues, Samsung reste un modèle de réussite d’envergure mondiale qui défie la façon occidentale de faire des affaires.













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