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    Le mirage de la paix au Guatemala

    4 janvier 2017 | Marie-Dominik Langlois - Doctorante en sociologie, Université d’Ottawa | Actualités internationales
    «Outre la violence extrême, le [Guatemala] connaît des indicateurs sociaux très bas en matière de nutrition, de pauvreté, de santé et d’éducation», relève Marie-Dominik Langlois.
    Photo: Moises Castillo Associated Press «Outre la violence extrême, le [Guatemala] connaît des indicateurs sociaux très bas en matière de nutrition, de pauvreté, de santé et d’éducation», relève Marie-Dominik Langlois.

    Le 29 décembre 1996, le gouvernement du Guatemala signait les Accords de paix avec l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), mettant ainsi fin au conflit interne armé qui dura 36 ans (1960-1996). La guerre fut brutale et avec une composante indéniablement raciale. Dans son rapport « Guatemala : Mémoire du silence », la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH), sous l’égide des Nations unies, établit le bilan à 200 000 morts et disparitions et 500 000 à 1,5 million de personnes déplacées à l’interne ou exilées. Plus de 80 % des victimes étaient mayas.

     

    La CEH détermina comme causes du conflit l’injustice structurelle, la fermeture des espaces politiques, le racisme, une gouvernance antidémocratique qui refuse d’adopter les réformes nécessaires. Parmi les recommandations émises par la CEH, mentionnons la surveillance des droits de la personne et de la conduite des forces de l’ordre, la réforme de l’armée, du système judiciaire et fiscal, des mesures pour combattre le racisme et la subordination des peuples autochtones.

     

    Massacres

     

    Quel bilan peut-on faire aujourd’hui en ces 20 ans de « paix » ? Un article du quotidien Prensa Libre du 26 décembre 2016 informait ses lecteurs que le nombre d’homicides en contexte de paix (94 595) était près de deux fois supérieur à celui des deux dernières décennies de la guerre (51 395).

     

    La violence du conflit était surtout causée par l’État à travers des disparitions forcées et les massacres, alors qu’aujourd’hui elle est davantage le fait de gangs criminels, mais aussi d’un contexte d’impunité et de pauvreté généralisé. Elle cible aussi les femmes : le Groupe guatémaltèque de femmes a répertorié 7112 morts violentes de femmes de 2000 à 2012, soit plus de 10 % des homicides.

     

    Selon la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), seulement 10 % des homicides commis sont résolus, et seulement 2 % dans le cas des féminicides. Sur les 626 massacres du conflit, uniquement deux ont été amenés devant les tribunaux. Malgré le jugement en mai 2013 contre l’ex-dictateur Rios Montt pour génocide et crimes contre l’humanité, le procès n’a toujours pas abouti, à la suite de sa contestation par la Cour constitutionnelle. Réjouissons-nous toutefois du jugement de juin 2016 dans le cas Sepur Zarco de deux ex-militaires pour crimes contre l’humanité, violence sexuelle, esclavagisme sexuel et domestique et l’assassinat de femmes mayas q’eqchi et de leur mari. Cependant, les réparations se font toujours attendre. La justice pour les victimes du conflit peine à arriver, plus de 30 ans après la période des massacres (1981-1983).

     

    Corruption

     

    Outre la violence extrême, le pays connaît des indicateurs sociaux très bas en matière de nutrition, de pauvreté, de santé et d’éducation. La pauvreté a augmenté à 59,3 % de la population, dont 23 % en pauvreté extrême, et touche particulièrement les peuples autochtones et les enfants, dont 50 % souffrent de malnutrition chronique.

     

    De profondes inégalités ressortent de ce portait, qui s’expliquent par une absence de volonté à instaurer des politiques distributrices de la richesse plutôt que son contrôle entre les mains de l’élite économique. Des scandales de corruption n’ont cessé d’entacher les gouvernements, menant à la chute du gouvernement d’Otto Pérez Molina (2012-2015). Celui-ci fait l’objet d’une enquête pour corruption, ainsi que plusieurs de ses ministres.

     

    Les politiques adoptées à la sortie du conflit font état de deux courants contradictoires. D’une part, une reconnaissance officielle des peuples autochtones pour rompre avec le racisme et la discrimination à leur égard. D’autre part, l’adoption de politiques néolibérales, comme la décentralisation et la Loi sur les mines, qui ont sapé la capacité de l’État à répondre aux besoins de la population tout en favorisant le secteur privé et les investissements transnationaux. Pire, de nombreuses lois concernant les peuples autochtones, comme celle sur le développement rural intégral, sont bloquées depuis des décennies au congrès.

     

    Le tout a pris une ampleur dans le domaine de l’exploitation des ressources naturelles, où des permis ont été octroyés systématiquement sans consulter la population autochtone locale, dont le droit à la consultation est pourtant reconnu par la Convention 169 que l’État guatémaltèque a ratifiée au sein des Accords de paix.

     

    Plusieurs communautés se sont mobilisées contre ces projets extractifs — où les entreprises canadiennes sont désormais une icône contre laquelle résister. À maintes reprises, la population a subi la répression des forces de l’ordre et des états de siège. Le retour de l’armée dans les affaires sociales est marqué depuis le gouvernement de l’ex-militaire Pérez Molina et se poursuit avec le gouvernement actuel de Jimmy Morales, dont le parti, Front de convergence nationale, a été créé par l’Association des vétérans militaires.

     

    On assiste à la remilitarisation du pays. Ceci ne signifie pas qu’il y a amélioration de la sécurité, bien au contraire. La présence militaire dans les régions les plus durement touchées par la guerre civile représente le retour de la terreur.

     

    Bien que la diversité ethnique soit maintenant reconnue au pays, le racisme perdure. On le voit à la façon dont les peuples autochtones demeurent marginalisés à tous les niveaux — politique, économique, social.

     

    Pour plusieurs Guatémaltèques, la paix ne serait qu’un mirage.













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