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    Pakistan

    Des vies brisées par centaines

    L’attentat de Lahore visant des chrétiens montre l’incapacité des autorités à mater la menace terroriste

    29 mars 2016 | Philippe Orfali Avec l’Agence France-Presse et Associated Press | Actualités internationales
    Le Pakistan a affiché lundi sa «détermination» à lutter contre le terrorisme alors qu’étaient enterrées les victimes d’un attentat taliban dans un parc fréquenté de Lahore en plein dimanche de Pâques. 
    Photo: Arif Ali Agence France-Presse Le Pakistan a affiché lundi sa «détermination» à lutter contre le terrorisme alors qu’étaient enterrées les victimes d’un attentat taliban dans un parc fréquenté de Lahore en plein dimanche de Pâques. 

    Ils ciblaient des chrétiens en ce dimanche de Pâques, mais les auteurs de l’attentat survenu dans un parc bondé de Lahore, au Pakistan, ont essentiellement fait des victimes musulmanes. Autrefois épargnée par les violences, la capitale du Pendjab pansait ses plaies lundi, au lendemain d’un attentat meurtrier ayant fait 72 morts, dont un grand nombre d’enfants, et quelque 300 blessés.

     

    À Lahore depuis quatre jours, les Canadiens Marc-André Franche et Éric Prud’Homme poussaient pour leur part un soupir de soulagement après avoir regagné Islamabad, où M. Franche oeuvre à titre de directeur pour le Pakistan du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), quelques heures avant le drame. L’attentat de dimanche, revendiqué par une faction dissidente des talibans pakistanais, est révélateur à divers égards, explique-t-il au Devoir.

    Photo: Farooq Naeem Agence France-Presse L’attentat taliban a fait des centaines de blessés, dont de nombreux enfants.
     

    « Le Pendjab et Lahore n’étaient pas pris pour cibles auparavant. Les dernières attaques d’importance remontent à cinq ou six ans, et avaient été menées contre des installations militaires, non pas des civils. Qu’une attaque ait eu lieu au beau milieu de Lahore, cela peut signifier que les talibans pakistanais échappent désormais au contrôle des autorités pakistanaises, et que les mesures de sécurité ne sont plus aussi efficaces. » C’est « extrêmement significatif », notamment parce que cela illustre la capacité des djihadistes à frapper comme bon leur semble, en dépit d’une offensive menée depuis plusieurs mois par l’armée pakistanaise.

     

    Des centaines de personnes ont été blessées lorsqu’un kamikaze a actionné sa ceinture d’explosifs remplie de billes de métal à proximité de l’aire des balançoires où se pressaient les familles, en cette douce soirée printanière.

     

    Morceaux de vêtements, lambeaux de chair et tourniquets tachés de sang témoignaient toujours de l’ampleur de la déflagration, lundi. Une veillée d’hommage a rassemblé en soirée une centaine de personnes, dont des religieuses, qui ont allumé des bougies et déposé des fleurs sur les lieux du drame.

     

    Le parc où le drame est survenu se trouve entre certaines des plus importantes artères de la ville, explique M. Franche, en poste au Pakistan depuis trois ans et demi. Une sorte de « parc La Fontaine » très achalandé et fréquenté par les familles, souligne M. Prud’Homme, en séjour touristique au Pakistan. « On y est passé à cinq ou six reprises [au cours des derniers jours]. »

     

    Le groupe Jamaat-ul-Ahrar, responsable de l’attaque, affirme avoir agi « car les chrétiens sont [sa] cible ». La minorité chrétienne représente de 1,6 % à 2 % des habitants de cette République islamique de 200 millions d’habitants, majoritairement sunnites, à l’instar des talibans. Mais seul 14 des 72 morts seraient chrétiens.

     

    Les chrétiens encore ciblés

     

    Shakeel Anjum n’a pas eu le temps de savourer les fêtes pascales. Ce pasteur pakistanais a passé le lundi de Pâques à enterrer des victimes de l’attentat. « Jusqu’où cela va-t-il aller ? Combien d’autres corps nous faudra-t-il enterrer ? Je suis épuisé d’enchaîner les enterrements. J’ai mal », soupire-t-il, une Bible reliée de noir dans les mains, la voix éteinte après avoir célébré six messes de funérailles.

     

    Parmi les victimes enterrées lundi, Mutahir Javed, la vingtaine. « Il est mort juste devant moi », raconte son père, alors que les proches sanglotent pendant les funérailles. « J’ai essayé de le réanimer, mais il était parti. »

     

    Les chrétiens sont fréquemment victimes d’attaques au Pakistan, où un double attentat-suicide lors d’une messe a fait 82 morts à Peshawar en 2013, alors que des attaques contre des églises ont coûté la vie à 17 personnes de Lahore en 2015. Victimes récurrentes de discrimination, ils vivent également sous la menace des lois anti-blasphème, un chef d’accusation souvent détourné, selon les défenseurs des droits de l’homme.

     

    Nouvelles violences

     

    L’attentat — le plus meurtrier cette année au Pakistan — porte un coup sérieux aux nombreuses promesses d’embellie sécuritaire des autorités.

     

    L’armée a annoncé une série d’« opérations » à Lahore et dans plusieurs autres secteurs du Pendjab pakistanais, une région très favorable au parti du premier ministre Nawaz Sharif, lui-même originaire de Lahore.

     

    Plusieurs « terroristes et intermédiaires présumés » ont été arrêtés, et « une énorme cache d’armes et de munitions » découverte, a affirmé un porte-parole militaire, tandis que, dans un discours télévisé, le premier ministre a assuré que « les terroristes n’émousseront pas la détermination du gouvernement » à lutter « jusqu’à l’élimination complète de la menace ».

     

    « Il y a un certain sentiment d’être assiégé, sous attaque, à Lahore », affirme M. Franche, qui s’est entretenu avec divers collègues et connaissances demeurés sur les lieux, depuis les attentats.

     

    Inquiétudes à Islamabad

     

    Les craintes de violence se sont accrues au cours des derniers mois, particulièrement depuis l’exécution, il y a quelques semaines, d’un islamiste radical, Mumtaz Qadri, érigé au rang de martyr par ses partisans.

     

    Le jour même de l’attentat de Lahore, une grande manifestation s’est déroulée à Islamabad et sa ville jumelle Rawalpindi, en hommage à Qadri. Elle s’était muée lundi en un face-à-face tendu entre quelque 3000 de ses partisans et les forces de l’ordre au coeur de la capitale. « La situation est tendue », commente M. Franche, de son domicile d’Islamabad, à environ 5 minutes en voiture du lieu de la manifestation.

     

    Qadri a été pendu le 29 février pour avoir abattu en 2011 Salman Taseer, gouverneur du Pendjab, à qui il reprochait sa position favorable à une réforme de la loi anti-blasphème et sa défense d’Asia Bibi, une chrétienne condamnée à la peine de mort en vertu de cette loi.

     

    Les partisans de l’islamiste réclament notamment la pendaison d’Asia Bibi et se disent déterminés à poursuivre leur protestation tant qu’ils n’auront pas été entendus.

     

    « La communauté chrétienne s’attendait à un retour de bâton après l’exécution de Qadri, surtout à l’occasion de fêtes religieuses telles que Pâques », souligne Shamoon Gill, militant chrétien et porte-parole d’une organisation de défense des minorités. « Nous craignions que quelque chose n’arrive. »

    Le Pakistan a affiché lundi sa «détermination» à lutter contre le terrorisme alors qu’étaient enterrées les victimes d’un attentat taliban dans un parc fréquenté de Lahore en plein dimanche de Pâques.  L’attentat taliban a fait des centaines de blessés, dont de nombreux enfants.












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