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    Bénin

    Décoloniser la démocratie

    27 février 2016 | Sarah R. Champagne à Cotonou, Bénin | Actualités internationales
    Un jeune partisan attend l’arrivée de Lionel Zinsou, le candidat «blanc», qui ne parle aucune langue locale et a des liens très étroits avec l’UMP française.
    Photo: Jonathan Boulet-Groulx Un jeune partisan attend l’arrivée de Lionel Zinsou, le candidat «blanc», qui ne parle aucune langue locale et a des liens très étroits avec l’UMP française.

    L’éclairage, déjà rare dans la petite rue ensablée, s’est éteint. Un groupe de jeunes est attablé dans la pénombre d’un bar constitué de quelques tables à l’air libre, un « maquis », comme il s’en aligne sur toutes les voies de Cotonou, la capitale économique du Bénin.

     

    Julien Kakpovi est loin d’avoir l’humeur obscurcie par ce nouveau « délestage » électrique pour alléger la demande sur un circuit lacunaire. Sa verve est déjà à l’oeuvre alors que le serveur amène péniblement les commandes, bière par bière. Julien vérifie méthodiquement qu’elles sont froides du revers de la main, en décrivant avec enthousiasme l’aplomb grandissant de « son » candidat aux prochaines élections présidentielles, Pascal Irénée Koupaki. Il promet qu’on le verra passer le 1er tour le 6 mars prochain.

     

    Le jeune homme de 33 ans brasse des affaires à Montréal, où il est arrivé depuis huit ans, mais a choisi de revenir au pays « pour un temps », en tant que coopérant. Scolarisé dans une école de village, aujourd’hui citoyen canadien, Julien a suivi un parcours de pensée politique analogue à celui du Bénin. Il est tombé dans Le capital de Marx à l’adolescence, puisque son père « possédait tous les livres rouges ». Du rouge marxiste au rouge de Trudeau, il se décrit comme un libéral, endossant le parti canadien qui s’en est approprié le nom, et le libéralisme économique comme la formule à pratiquer dans sa terre d’origine.

     

    Une variante de la faucille et du marteau a aussi plané sur le petit pays en forme de poing depuis son indépendance de la France en 1960. Les Béninois ont enterré il y a quelques mois à peine, leur « grand homme », Mathieu Kérékou, qui a présidé aux destinées du pays durant 30 ans. Dictateur marxiste ravissant le pouvoir aux élites coloniales par un coup d’État en 1972 jusqu’en 1991, il est revenu au pouvoir par les urnes en 1996 après avoir opéré lui-même la transition démocratique. En tenant des élections libres et régulières depuis 25 ans, le Bénin fait figure de laboratoire de la démocratie en Afrique et d’exemple de stabilité de son régime.

     

    Ne pas laver plus blanc que blanc

     

    Tout en vantant la qualité de cette « démocratie apaisée », Julien et ses compagnons de même allégeance politique reconnaissent que la distribution des cartes d’électeurs prend des airs kafkaïens, car elle recommence à chaque élection.

     

    Le pouvoir de l’argent demeure également durant cette campagne électorale éclair de 15 jours. La fortune des candidats se transforme en petits dons, généralement de 2,50 $ à 12 $, distribués aux individus pour « acheter les consciences ». Mais pas pour tous les candidats, assure-t-on : « Après notre premier rassemblement Koupaki à Cotonou, certains venaient demander leur dû, mais il n’y avait pas d’argent à distribuer », relate le Canado-Béninois.

     

    En plus du système de parti et de la Constitution à réformer, c’est la culture politique d’ici qu’il faut amender selon lui. « Nous vivons le néopatrimonialisme », dit-il : « tout est centré sur une seule personne, qui se présente comme le père de la Nation », tout en entretenant des liens de clientèle pour perpétuer un pouvoir économique se confondant avec le pouvoir politique. « Nous voulons dire aux Béninois que c’est nous qui créons, qu’ils doivent réfléchir à construire ce qu’ils veulent pour leur société. »

     

    Cette société « est un chantier », ajoute Francis Montcho, 35 ans. « Je suis dans cette logique d’apporter ma pierre moi aussi. L’État a démissionné, alors nous devons oublier notre petite vie bien cadrée pour venir au front. Je crois que les Béninois ne se plaisent pas là où ils sont, mais seulement, ils ne le savent pas », dit celui qui a passé une bonne partie de sa vie à l’étranger, surtout en France, où il a travaillé pour le groupe pétrolier Total. Il est de retour, lui aussi.

     

    À l’instar de Julien et Francis, les personnes engagées en politique sont souvent issues de la diaspora. Mais cette habitude est parfois poussée trop loin. Lionel Zinsou, le candidat désigné comme successeur par le président (sortant à défaut de réformer la Constitution pour briguer un 3e mandat), est un Franco-Béninois né à Paris, qui ne parle aucune des langues locales. C’est le « yovo » de la campagne, le Blanc.

     

    « On lui a demandé s’il connaissait Bohicon [une ville située à trois heures de Cotonou]. Il a répondu “ oui, j’ai mangé avec lui en France  », veut d’ailleurs la blague qu’on se raconte autour de la pâte de maïs ou de l’igname pilée du repas du soir.

     

    Zinsou a passé sa carrière d’économiste à se rapprocher des cercles du pouvoir français, dont ceux de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), à qui il déclarait en 2011 lors d’un séminaire sur la mondialisation : « L’Afrique appartient à l’Europe. » Une vidéo de son discours qui a refait surface sur YouTube en janvier dernier l’a forcé à expliquer que cette déclaration n’était pas formulée comme un souhait, mais comme un état de fait. N’empêche, il y explique de long en large « l’avantage que s’est construit l’Europe avec l’histoire », et plaide dans cette campagne pour un « partenariat » renouvelé. Il transpire la Françafrique, soupire-t-on.

     

    Profiter du pouvoir et en faire profiter

     

    « Ce sont les “ après nous, c’est nous  », résume Anicée Biahou, 35 ans, juriste de formation. « De l’autre côté, “ les opérateurs économiques ”, ou en d’autres mots les hommes d’affaires les plus riches du pays. La diaspora a beau avoir été mieux formée, elle n’est pas aussi attachée aux problèmes réels du pays », déplore-t-il.

     

    Il n’a jamais quitté le pays et s’est engagé à militer en politique « parce qu’après mes études universitaires, j’ai vu que nous ne sommes pas équitables devant l’État. […] Si tu n’as pas de soutien, ce n’est pas sûr que tu te fasses un espace à l’horizon. » « Je vais dire les choses de façon crue : il faut pouvoir profiter du pouvoir. »

     

    Et s’il réussit à se tailler une fenêtre d’opportunité en soutenant activement la campagne d’un candidat, il espère surtout « que le développement va se faire ». Dans un pays où 60 % de la population a moins de 24 ans, le taux de chômage endémique des jeunes est extrêmement préoccupant.

     

    Ce « développement » est sur toutes les lèvres électorales. Tellement que Julien Kakpovi ironise que le mot s’est substitué à « politique ». Lors des discours, « on parle de Dieu d’abord, puis de développement », ajoute-t-il. Et se développer, ça prend combien de temps ? « Ça prendra 25 ans pour un développement véritablement endogène », statue-t-il.

     

    Enock Sedagbande n’a pas le choix d’y croire aussi. Les lunettes en fond de bouteille penchant à droite sur son nez, c’est lui qui sert les bières ce soir dans le clair-obscur de la panne qui dure. Malgré ce petit boulot fourni par sa tante, qui le loge à même le maquis, le nourrit et lui verse 30 $ mensuellement, il se considère comme chômeur.

     

    « Tout est gâté », souffle-t-il en utilisant le terme dans son sens le plus pourri. Il partage ses opinions politiques entre deux clients et surtout sur WhatsApp, une plateforme d’échanges de messages fort populaire car peu gourmande en données.

     

    Sur le chemin du retour, la moto-taxi vacille légèrement sur la route de sable avant de reprendre la route goudronnée. « Moi, je vais voter pour Patrice Talon », glisse son chauffeur, rapidement convaincu par les quelques billets de l’équipe du richissime homme ayant fait fortune dans l’égrenage du coton. Pas de quoi changer sa vie, mais un petit baume sur les 120 dollars qu’il cumule chaque mois de course en course.

     

    Une gigantesque affiche électorale en bordure d’un boulevard de Cotonou, elle, est illuminée. On y voit un Lionel Zinsou surréel de blancheur. En cette saison des ventilateurs où la chaleur monte jusqu’aux grandes pluies d’avril, seuls les plus beaux quartiers ne souffrent pas de coupures de courant.

    Un jeune partisan attend l’arrivée de Lionel Zinsou, le candidat «blanc», qui ne parle aucune langue locale et a des liens très étroits avec l’UMP française. Julien Kakpovi, canado-béninois, engagé politiquement dans son pays d’adoption autant que dans celui d’origine. Rencontré au Bénin à l’aube de l'élection présidentielle, il voit grand : «Tout est à construire, le changement ne sera jamais plus passionnant qu’ici.» Lionel Zinsou, franco-béninois, prend la parole devant ses partisans dans la plus grande ville du Bénin. S’il gagne plusieurs appuis dans la population, on l’appelle néanmoins «le Blanc», puisqu’il est né en France et y a passé toute sa carrière.  Quartier général du candidat Pascal Irénée Koupaki, le favori des jeunes Béninois rencontrés Anicée Biahou, fier partisan de Pascal Irénée Koupaki, milite en ligne, ainsi que dans sa tournée électorale.  Isaac et Chefta attendent le départ de leurs camions de marchandises alimentaires à la sortie du port de Cotonou.












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