Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Moyen-Orient

    Téhéran et Riyad, une rivalité historique

    Consultez notre page Planète Terre

    La rivalité historique entre l’Iran et l’Arabie saoudite a éclaté au grand jour avec l’exécution par Riyad du cheikh chiite Nimr al-Nimr tout au début de janvier. Depuis, les tensions entre les deux puissances augmentent, au moment même où l’Iran réémerge dans la région grâce à la levée des lourdes sanctions qui pesaient sur lui. Quelles sont les raisons et les ramifications de cette rivalité ? Explications de Harith Al-Dabbagh, spécialiste des systèmes juridiques des pays arabes au CERIUM.

     

    À quand remonte la rivalité Téhéran-Riyad ?

     

    Les relations irano-saoudiennes se caractérisent par leur ambivalence. Les deux pays présentent d’abord deux visions aux antipodes de l’islam. D’un côté, l’islam chiite duodécimain érigé en système de gouvernement en Iran (wilayet el-faqih). De l’autre côté, l’islam wahhabite, une doctrine issue du néohanbalisme, un prolongement de la quatrième école de l’islam sunnite, déclaré dogme officiel du royaume saoudien. Chaque partie se considère comme le dépositaire du véritable islam et voit l’autre comme hérétique. Cette tension est palpable depuis la Révolution islamique en Iran en 1979 et, avec elle, les velléités d’en exporter le modèle dans la région.

     

    Les relations ont toutefois connu des périodes d’accalmie. On se souviendra de la visite de l’ancien président réformateur iranien Mohammad Khatami à Riyad en 1999 et de la signature d’un pacte de sécurité en 2001. Mais au-delà de ce discours « oecuménique » officiel, les religieux des deux côtés développent une diatribe remplie de haine et de refus de l’autre. On peut difficilement cacher les ambitions rivales de deux États pour l’hégémonie régionale et l’usage de cette polarisation confessionnelle à des fins de mobilisation politique.

     

    Dans les tensions actuelles, la majorité des pays de la région ont manifesté leur solidarité avec l’Arabie saoudite. Est-ce surprenant ? Pourquoi ?

     

    Il convient de replacer cette rivalité dans le contexte d’une vieille querelle arabo-persane. Après avoir été conquis et convertis à l’islam (637-751), les Persans, héritiers de l’Empire sassanide, ont commencé à concurrencer les Arabes sur le leadership religieux du monde musulman. Ils prétendaient à une place particulière dans l’islam en s’appuyant sur leur rayonnement culturel. Cette remise en cause du rôle des Arabes a engendré des conflits tout au long de l’histoire de l’islam. La chute de la dynastie des Omeyyades, de nature purement arabe, est largement due aux Persans, qui vont s’arroger une place importante au sein de l’État abbasside, ne laissant aux Arabes — les califes — qu’un contrôle formel.

     

    Cet état d’esprit est encore présent aujourd’hui, ce qui crée un climat de suspicion. Pour beaucoup d’intellectuels arabes, le nationalisme persan avance masqué par un chiisme politique de facture hégémonique. On dénonce les tendances iraniennes à s’immiscer dans les affaires internes des pays arabes en se fondant sur le principe de non-ingérence et du respect de la souveraineté des États.

     

    Les points litigieux ne manquent pas dans les relations arabo-iraniennes : les trois îles stratégiques dans le détroit d’Hormuz revendiquées par les Émirats arabes unis, mais annexées par l’Iran en 1971 ; les conflits frontaliers, notamment sur les gisements d’hydrocarbures dans le Golfe persique ; la question de Khouzistan-Arabistan, une province iranienne à majorité arabe ; la protection des lieux saints de l’islam, où la Mecque fut prise d’assaut plusieurs fois par des pèlerins iraniens ; le soutien iranien au Hezbollah libanais, etc.

     

    L’Iran, qui réémerge dans la région à la faveur de l’accord sur le programme iranien, n’est-il pas néanmoins condamné à rester la puissance inférieure par rapport à l’Arabie saoudite, étant donné que relativement au sunnisme, le chiisme res- te le courant minoritaire de l’islam ?

     

    Au contraire, l’Iran n’a jamais été si puissant dans la région. Paradoxalement, c’est l’intervention américaine qui a permis cette montée en puissance : le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003 et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement pro-iranien à Bagdad, les tergiversations dans le dossier syrien et la crise au Yémen ont ravivé les craintes d’un « croissant chiite » dominé par l’Iran. Dans la foulée du printemps arabe, Riyad a accusé Téhéran de soutenir les émeutes dans sa province de l’Est, à majorité chiite, et a aussi envoyé ses troupes pour soutenir le régime du Bahreïn quant aux manifestations de l’opposition chiite. Les deux pays se livrent à une guerre interposée par l’appui et le financement des groupes armés en Syrie, au Yémen et en Irak.

     

    Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien n’est que le dernier de plusieurs épisodes qui ont fait éclater au grand jour les désaccords entre Américains et Saoudiens. L’alliance scellée par les chefs d’État Franklin Roosevelt et Ibn Saoud en 1945 — le pacte de Quincy —, qui assurait jusqu’ici à Riyad un leadership régional, appartient probablement au passé…













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.