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    Irak

    La dernière chance

    2 septembre 2015 | Jean-Frédéric Légaré-Tremblay - Collaborateur | Actualités internationales
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    Dans la foulée des manifestations en Irak, le premier ministre, Haider al-Abadi, a mis en oeuvre une série de réformes. Or, celles-ci sont superficielles et ne s’attaquent pas aux racines des problèmes, estime Harith al-Dabbagh, spécialiste des systèmes juridiques des pays arabes au CERIUM.

     

    Revenons d’abord sur les manifestations qui ont lieu depuis un peu plus d’un mois. Quelles en sont les raisons ?

     

    Les gens sont d’abord sortis dans la rue pour dénoncer le manque de services publics : électricité, eau, santé, etc. Avec des températures excédant les 50 °C, la pénurie d’électricité a été le facteur déclencheur. En dépit de 60 milliards de dollars dépensés depuis 2003 pour redresser le secteur, l’alimentation en électricité dans l’ensemble du pays ne tient que quelques petites heures par jour.

     

    Petit à petit, les revendications ont dépassé ce cadre étroit pour réclamer des réformes institutionnelles, dont la fin de la corruption, la poursuite de ses auteurs, la restitution de l’argent public, la fin des privilèges accordés aux parlementaires et membres du gouvernement, etc. Depuis 2003 — et alors que le prix du pétrole a été au plus haut pendant un temps —, l’Irak caracole au sommet des pays les plus corrompus au monde. Un véritable système mafieux a gangrené le corps de l’État : contrats fictifs, détournements, malversations, pots-de-vin, commissions occultes, etc. Ce sont 400 milliards de dollars qui ont pris le chemin de comptes secrets à l’étranger.

     

    Avec la baisse du prix du pétrole, les caisses de l’État sont à présent presque vides. Autrefois pays le plus industrialisé et grenier du Moyen-Orient, l’Irak ne produit aujourd’hui plus rien. Tout est importé. C’est une longue histoire des promesses brisées : le « plan Marshall » pour la reconstruction n’a pas eu lieu et le sort des Irakiens est pire qu’avant.

     

    Je vois dans ces manifestations un réveil populaire après des années de torpeur durant lesquelles la religion a joué un rôle d’anesthésiant. L’effet calmant du discours religieux est maintenant en perte de vitesse. Même les plus hautes références religieuses chiites se sont ralliées au mouvement en enjoignant au gouvernement d’écouter la rue et d’engager des réformes.

     

    Justement. Le premier ministre, Haider al-Abadi, a récemment lancé une série de réformes. Sont-elles susceptibles d’améliorer le sort de l’Irak ?

     

    Je doute de l’efficacité de ces réformes qui sont, pour l’essentiel : fusion de ministères, réduction de la garde privée affectée à la protection des politiques (certains ministres en avaient 800 !), abolition des postes fictifs et superflus, réouverture des dossiers de corruption. Ce n’est pas avec des mesures aussi superficielles qu’on remédie à une crise aussi grave et profonde.

     

    L’État irakien est en crise, et les racines des problèmes sont ailleurs. D’abord, le sectarisme politique mis en place par les Américains en 2003 et selon lequel les postes étatiques — du proviseur d’école jusqu’au ministre — sont attribués en fonction de l’appartenance à une confession, à une ethnie ou un à parti et non en fonction des compétences.

     

    Il y a ensuite la mainmise de l’Iran sur l’Irak. L’ex-premier ministre Nourri al-Maliki avait ouvert grand les portes à l’influence iranienne sur les centres de décision à Bagdad. Certains voient même dans ce qui se passe actuellement une révolte contre l’hégémonie iranienne.

     

    Il y a enfin le fléau des milices qui pullulent, faisant régner leurs lois échappant à tout contrôle de l’État — de véritables États dans l’État. Et c’est sans parler d’une justice corrompue, d’une réconciliation nationale en panne et d’une armée en déconfiture totale. Sans s’attaquer à ces problèmes, toute réforme est vouée à l’échec.

     

    Lors d’un entretien que nous avons eu il y a un peu plus d’un an, vous affirmiez que le spectre de l’éclatement planait sur l’Irak. Qu’en est-il aujourd’hui, selon vous ?

     

    Le pays est de facto éclaté. Un tiers du territoire est contrôlé par le groupe État islamique. Un tiers par un gouvernement régional quasi indépendant au Kurdistan et qui a vu la superficie de son territoire doubler depuis un an. Le gouvernement ne contrôle donc que le tiers restant du pays — Bagdad et les provinces du sud. Là encore, son contrôle est fragile, partagé par divers groupes armés.

     

    Ce qui donne une lueur d’espoir est que le mouvement actuel est initié par de jeunes libéraux, une élite instruite et laïque, et des associations de la société civile, tous désireux de remettre en valeur le concept de la citoyenneté, un concept qui transcende les clivages ethniques et confessionnels. Il y a, à mon avis, une prise de conscience certes tardive, mais réelle. C’est l’occasion de la dernière chance. Autrement, le pays sombrera dans les abymes de la désintégration.













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