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    Palmyre

    Le patrimoine comme arme de guerre

    Les risques sont grands que le riche site de Palmyre soit endommagé, sinon détruit, par les djihadistes.
    Photo: Christophe Charon Agence France-Presse Les risques sont grands que le riche site de Palmyre soit endommagé, sinon détruit, par les djihadistes.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Avec la prise de Palmyre, joyau archéologique inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, le groupe État islamique franchit un nouveau seuil dans ce qui est désormais qualifié de génocide culturel. La menace qui plane sur la cité millénaire ramène au premier plan le recours à la destruction patrimoniale comme arme de guerre.

    Plus qu’un affront psychologique envers l’Occident, la mainmise des djihadistes sur le site antique de Palmyre s’inscrit dans une logique d’éradication du passé du peuple syrien et des rares marqueurs identitaires des populations locales. Autrefois dommage collatéral des guerres traditionnelles, l’annihilation du patrimoine, devenu l’arme de guerre de prédilection d’EI, ne peut plus être considérée comme un enjeu secondaire, affirme Nada El-Hassan, chef de l’unité des États arabes au Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO.

     

    « Le patrimoine est central dans cette guerre. Il est utilisé comme une arme psychologique pour anéantir l’autre. Jamais le patrimoine n’a été la cible aussi directe d’un conflit et c’est pourquoi sa protection doit maintenant être intégrée aux décisions militaires internationales », martèle la représentante de l’UNESCO, jointe à Paris par Le Devoir.

     

    Dans un des conflits les plus meurtriers de la planète, dont le bilan s’élève à plus de 220 000 morts et à des millions de déplacés, l’appel à sauver les traces de cultures millénaires pèse bien peu dans l’échelle de l’horreur. À mots couverts, on a même reproché à l’certains leaders de s’émouvoir davantage pour des pierres que pour les milliers d’humains pris en otages dans ce conflit. Cela n’a pas empêché cette semaine la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, d’appeler le Conseil de sécurité de l’ONU à se saisir de cet enjeu et de « sauvegarder le patrimoine mondial de Palmyre ». « Il faut faire en sorte que la destruction du patrimoine mondial soit considérée et punie comme un crime de guerre », renchérit Nada El-Hassan.

     

    Publicité de premier plan

     

    Dans la guerre menée par EI, le patrimoine et les droits de la personne ne peuvent plus être mis en opposition, estime-t-elle. Non seulement le pillage des sites archéologiques est devenu l’un des axes du financement du groupuscule terroriste, mais les images spectaculaires d’artefacts réduits en poussière assurent une publicité de premier plan pour recruter des jeunes à la recherche de sensations fortes. « Il s’agit d’une guerre médiatique, d’une guerre où l’anéantissement du patrimoine fait partie des armes. EI a compris le pouvoir de cette arme à l’endroit de l’Occident, mais aussi à l’égard de la population. Lorsqu’il détruit son patrimoine, la population civile est tuée deux fois, car ce patrimoine incarne sa mémoire et son humanité », avance la porte-parole de l’UNESCO.

     

    À cet égard, plusieurs spécialistes du patrimoine s’insurgent contre la médiatisation accordée aux images des exactions culturelles commises ailleurs en Syrie. « Plus on montre ces images d’EI, plus on les incite à récidiver, croit Mme El-Hassan. On doit parler de ces destructions, mais les images sont de l’ordre de la propagande. Elles ne doivent pas être traitées comme de l’information. »

     

    Une position que partage Dinu Bumbaru, directeur d’Héritage Montréal et d’Icomos Canada (Conseil international des monuments et sites), qui croit que, « compte tenu du pouvoir démultiplicateur de ce genre d’action, les YouTube de ce monde devraient refuser de servir de vecteur à la propagande d’EI ». Selon ce dernier, il n’y a pas de hasard dans l’assaut mené sur ce site aussi « photogénique », couru avant la guerre par des milliers de touristes occidentaux.


    Palmyre, fusion de civilisations

     

    En entrevue à la BBC, Kevin Butcher, spécialiste de la culture romaine au Proche-Orient à la Warwick University, comparait cette semaine Palmyre à la « Venise du désert », ayant le sable pour mer et les chameaux pour navires. Carrefour caravanier, l’ancienne cité juive, élevée au coeur d’une oasis, fut une plaque tournante des échanges commerciaux entre l’Occident et l’Orient pendant des siècles. Située sur la route reliant Rome à la Perse, à la Mésopotamie et à l’Inde, elle fut notamment conquise par les Grecs et devint une cité romaine prospère en 19 avant notre ère. Habitée par de riches commerçants, la ville acquiert même le statut de cité libre et connaît son apogée sous l’empereur Hadrien. Palmyre devient la plus grande puissance commerciale du Proche-Orient entre le Ier et le IIIe siècle, avant que La Mecque ne la détrône au VIe siècle. Sous le joug des musulmans, un souk sera construit au sein des colonnades, puis la ville sera lentement abandonnée sous l’Empire ottoman.

     

    Ce riche passé cosmopolite, né de la rencontre de civilisations multiples, a laissé des vestiges richissimes qui, malgré des siècles d’influences à prédominance gréco-romaines, affichent un style propre et unique à la Syrie, marqué par la présence d’une religion polythéiste préislamique et d’écrits sémitiques. Outre sa célèbre colonnade dressée en plein désert, l’immense cité abrite les vestiges d’un théâtre, d’une agora, d’un temple dédié au dieu Bêl, de bains, de nombreuses villas d’inspiration romaine et de tours à tombeaux uniques à cette région, qui ont survécu au passage des siècles. Certains des bustes et sculptures de petite taille propres à ces monuments funéraires, réunis dans le musée de Palmyre, ont été mis à l’abri par des civils au péril de leur vie, ou déplacés vers Damas, dans les jours qui ont précédé l’invasion d’EI.

     

    Un symbole dérangeant

     

    En plus d’offrir une position stratégique sur le plan militaire, la prise de Palmyre fait figure de symbole puissant, EI mettant le grappin sur l’incarnation du métissage culturel survenu entre l’Orient et l’Occident et de l’« idolâtrie » propre aux infidèles. « Cela symbolise tout ce que EI veut éradiquer, à savoir la grandeur de civilisations préislamiques. On veut effacer ces traces, comme on l’a fait à Hatra. Ce site appartient non seulement au patrimoine mondial, il est un symbole de la fierté syrienne qui permettrait, après la guerre, non seulement de reconstruire l’identité syrienne au-delà des divergences religieuses, mais d’aider à la reconstruction économique », estime Greg Fisher, spécialiste des cultures préislamiques au Moyen-Orient à l’Université Carleton, qui craint le pire pour la suite des choses. Si les plus petits artefacts pourraient être rescapés pour renflouer les coffres du groupe terroriste, les grands monuments, eux, pourraient être dynamités dans un grand coup d’éclat. « C’est ce qu’ils ont fait à Nimrod », affirme M. Fisher.

     

    Le 29 juin prochain, lors de la rencontre annuelle du Comité du patrimoine mondial à Bonn, les États membres seront appelés à créer une coalition internationale visant à protéger le patrimoine au Moyen-Orient. « L’Italie demande depuis longtemps la création de Casques bleus pour protéger des sites culturels », affirme Nada El-Hassan. Devant l’hécatombe culturelle essuyée à Hatra, à Nimrod, à Mossoul et dans plusieurs autres sites majeurs tombés sous la coupe d’EI, il faudra aller plus loin, assure-t-elle.

    Les risques sont grands que le riche site de Palmyre soit endommagé, sinon détruit, par les djihadistes. Un des nombreux trésors que recèle le site archéologique de Palmyre












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