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    Marée inhumaine

    François Brousseau
    20 avril 2015 | François Brousseau - François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. | Actualités internationales | Chroniques

    Trois fois en une semaine, dans trois épisodes distincts, plus de mille malheureux ont perdu la vie en mer Méditerranée. Trois cents, puis quatre cents la semaine dernière, et puis samedi, dans le détroit de Sicile, l’horreur absolue : sept cents personnes noyées, après un mouvement de panique sur un rafiot surchargé qui chavire…

     

    Près de deux mille victimes depuis le début de 2015. Vingt mille depuis l’an 2000. Des migrants clandestins à qui des passeurs criminels en Libye — négriers des temps modernes, qui s’échangent les passagers comme du bétail — font miroiter les lueurs trompeuses de l’Europe, en leur extorquant les économies d’une vie, avant de les abandonner en haute mer, dans des embarcations qui deviennent leurs tombeaux.

     

    Plusieurs de ces victimes — mais pas toutes — s’étaient engagées dans l’aventure en toute conscience de ce qu’elles faisaient : « Plutôt mourir que retourner d’où je viens. »

     

     

     

    Le phénomène n’est pas nouveau : depuis des lustres, au gré des guerres et des crises humanitaires, des gens ont tenté, par mille chemins clandestins, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique centrale, de rejoindre de meilleurs cieux, souvent plus au Nord, des lieux réputés prospères, sans guerre, sans oppression.

     

    Les réponses ont été diverses : accueil généreux dans certains cas (que l’on pense à ces Vietnamiens et Cambodgiens venus s’installer au Québec après le tourbillon des années 1970 en Asie du Sud-Est), mais aussi érection de barrières et multiplication des contrôles (que l’on pense au mur — qui n’est pas le seul du genre — construit par les États-Unis à la frontière du Mexique à compter de 2002).

     

    Mais la Méditerranée n’est pas une bande de terre et, aux portes de l’Europe, ces équipées tragiques connaissent depuis deux ans une remontée dramatique. Le nouvel épicentre est le Mare Nostrum, commun à l’Afrique et au Vieux Continent. En première ligne : le vent réactionnaire, djihadiste et guerrier qui a enterré l’espoir des « printemps arabes » de 2011: chaos politique, guerre et misère en Afrique du Nord et au Moyen-Orient sont sans aucun doute à l’origine de cette nouvelle vague.

     

    On peut toujours remonter aux causes sociales, économiques et géopolitiques de la tragédie. On peut bien dire : « Il ne fallait pas intervenir en Irak en 2003 » ; « Il ne fallait pas intervenir en Libye en 2011. » Ou au contraire : « Il fallait intervenir en Syrie contre Bachar al-Assad en 2013. »

     

    Mais le mal est fait et, dans l’immédiat, la crise est très clairement amplifiée par le développement spectaculaire, en Libye depuis 2013, de réseaux criminels autour de la côte, entre Tripoli et Misrata, qui profitent de l’absence d’État, d’armée, de douaniers, de policiers… pour exercer leurs trafics en toute impunité.

     

    Quant à la guerre de Syrie, la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale (pire, par exemple, que le meurtrier conflit de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990), elle accroît la pression migratoire, même si la filière méditerranéenne vers l’Europe n’en canalise qu’une petite partie.

     

    Notons en passant que, dans les derniers épisodes en Méditerranée, la majorité des victimes ne venaient pas du Levant ou de l’Afrique du Nord, mais de l’Afrique subsaharienne : de Somalie et d’Érythrée, notamment. En 2015, il n’y a pas que le Moyen-Orient qui fait fuir ses populations.

     

     

    Et en face, quelle réaction ? Le désarroi, la cacophonie, l’impuissance devant une vague déferlante qui paraît sans solution. Il y a, oui, la générosité (les Italiens du Sud, presque seuls au front, exemplaires de solidarité), mais il y a aussi une xénophobie fascisante (les hauts cris de la Ligue du Nord, qui réclame un « blocus maritime »), dont l’exemple le plus fort du moment est venu vendredi de Grande-Bretagne…

     

    Katie Hopkins, polémiste vedette du journal le plus lu du royaume, The Sun, parlait dans sa chronique du 17 avril d’une « invasion de cafards » et d’une « peste d’humains sauvages », après une intro provocatrice et explicite : « Montrez-moi les images de berceaux, les corps flottants, jouez-moi du violon, je n’en ai rien à foutre. »

     

    La question de l’immigration — régulière ou clandestine, humanitaire ou économique — est en train de revenir en tête des sujets à l’ordre du jour européen, sur un continent en crise d’identité, qui peine tragiquement à parler d’une seule voix.













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