Portrait - La fin du parcours d'un mégalomane
Photo : Agence Reuters
Le président Saddam Hussein en visite à Tikrit, au nord de l’Irak, le 17 mars 1998.
Bagdad — Le 9 avril dernier, sa statue avait été renversée, puis piétinée par des Irakiens en liesse. Un peu plus de huit mois plus tard, c'est Saddam Hussein lui-même qui a été capturé. Car si deux guerres et plusieurs années de privations infligées à son peuple n'avaient pas suffi à ébranler son pouvoir brutal, le dernier conflit aura eu raison de l'ancien homme fort de l'Irak.
Chef de l'État, président du conseil des ministres, président du Conseil de commandement de la Révolution (CCR), commandant en chef de l'armée et dirigeant du parti Baas irakien: la litanie des fonctions qu'il cumulait depuis 1979 en disait déjà long sur la façon de gouverner d'un homme de 66 ans qui s'est entouré d'un culte de la personnalité comparable à ceux des plus grands mégalomanes communistes.
Saddam Hussein était loin d'être un tendre. Homme fort de l'Irak depuis juillet 1968, il tenait d'une main de fer un pays de 22 millions d'habitants réputé pour la fréquence de ses coups d'État depuis sa création en 1932 après la fin du mandat britannique. Son pouvoir, il l'a assuré par des purges sanglantes qui ont notamment touché l'armée, cette «usine à coups d'État», qu'il a progressivement transformée en un outil à la dévotion du parti unique, le Baas.
Ambitieuses réformes
Pourtant, les potentialités semblent prometteuses lorsqu'il prend le pouvoir d'un pays possédant les secondes réserves mondiales de pétrole. Dans le courant des années 70, Saddam Hussein lance d'ambitieuses réformes sociales, éducatives et économiques. En une décennie, celui qui n'aurait appris à lire qu'à l'âge de dix ans fait passer le taux d'alphabétisation de 30 % à 70 %.
Saddam Hussein se fait alors appeler «Père-dirigeant», «prince de la Nation arabe», «Héros de la libération nationale». Dans un encart publicitaire paru autrefois dans le New York Times, une officine gouvernementale le comparait à Hammourabi, le grand roi de Babylone qui codifia pour la première fois les lois voici 4000 ans...
Des qualificatifs à la hauteur des ambitions de plus en plus gigantesques de l'homme. En septembre 1980, il lance l'armée irakienne à l'assaut de l'Iran, espérant profiter du chaos provoqué par la Révolution islamique pour reconquérir rapidement le Chott el-Arab, qu'un accord de 1975 l'obligeait à partager avec Téhéran.
Il échoue et l'Iran occupe même une partie du territoire irakien avant que la guerre ne s'enlise. Le mécontentement qui s'ensuit vaut au président deux tentatives d'assassinat suivies, comme il se doit, de purges sévères. En 1988, son pays sortira exsangue et à moitié vainqueur de huit années de guerre.
La carotte et le bâton
Né le 28 avril 1937 à Al-Aoudja, près de Tikrit (160 km au nord de Bagdad), dans une famille pauvre, il n'a pas connu son père, un paysan, mort avant sa naissance, et a été élevé par l'un de ses oncles, Khaïrallah, un ancien officier nationaliste. C'est en 1957 qu'étudiant il adhère au parti Baas, alors clandestin. Son ambition lui vaut déjà d'être désigné pour diriger un groupe chargé d'assassiner le dirigeant de l'époque, Abdulkarim Kassem.
L'attaque à la mitrailleuse échoue le 7 octobre 1959. Mais Saddam, blessé à la jambe, peut s'échapper et la mythologie officielle glorifie aujourd'hui sa fuite en Égypte. De 1963 à 1968, il partage sa vie entre les geôles ou l'exil.
Lorsque le Baas prend le pouvoir le 17 juillet 1968, Saddam Hussein utilise à son profit le prestige du général Ahmed Hassan al-Bakr pour mieux l'écarter le 16 juillet 1979. Face à son opposition potentielle, il manie carotte et bâton. Aux Kurdes, il promet d'abord l'autonomie, puis «oublie» ses engagements et poursuit ce peuple dans ses retraites montagneuses du nord. Fin mars 1988, il n'hésitera pas — comme lors de la guerre avec l'Iran — à utiliser des armes chimiques contre le village kurde d'Halabja, faisant 5000 morts.
Avec les chiites, majoritaires dans le sud et très menaçants du fait de l'exemple iranien, il se montre assez habile en restaurant leurs lieux de culte pour obtenir leur ralliement. Mais il se montre aussi impitoyable à l'occasion et fait en 1980 exécuter le grand ayatollah Mohammed Bakr al-Sadr, un des six grands dignitaires de l'islam chiite. Et juste après la guerre du Golfe en mars 1991, il écrasera leur révolte dans le sang, les chiites ayant été lâchés par George Bush père qui avait pourtant incité les Irakiens à briser leurs chaînes.
Si le raïs s'appuie sur sa famille et le clan des Tikriti, accordant de larges pouvoirs à ses fils Oudaï Qoussaï, les membres de sa famille ne sont pas à l'abri des représailles. En août 1995, deux de ses gendres, également ses cousins, font défection et se réfugient avec leurs femmes en Jordanie. En février 1996, ils rentrent en Irak, assurés du pardon de Saddam Hussein. Moins de trois jours plus tard, ils sont exécutés... Sa femme Sadjida lui a également donné trois filles.
Ambition nucléaire
L'une des grandes ambitions de Saddam Hussein aura été de doter l'Irak de la bombe atomique. Grâce à une centrale nucléaire fournie par la France, il est proche du but quand, en 1981, un raid israélien détruit le réacteur nucléaire d'Osirak. Cela ne l'empêche pas tout au long des années 80 d'acheter à tour de bras, auprès de sociétés occidentales, de quoi se constituer un véritable arsenal chimique et bactériologique, dont Kurdes et Iraniens ont eu un avant-goût.
En dépit du processus d'inspection de l'ONU, souvent chaotique, Saddam Hussein n'a cessé de provoquer des confrontations sporadiques avec la communauté internationale, s'attirant à plusieurs reprises une riposte militaire américaine comme lors de la campagne de bombardement de décembre 1998 à la suite d'un nouveau bras de fer avec les inspecteurs de l'ONU.
Mais son insolence n'aura pas résisté à la détermination farouche du président américain George W. Bush de «finir le travail» commencé par son père en 1991. Et si depuis la chute de Bagdad, son sort restait un mystère, l'étau se resserrait autour de l'ancien président, dont plusieurs gardes du corps avaient été capturés dans la région de Tikrit. Cela n'avait pas empêché le raïs de continuer à défier la coalition: plusieurs enregistrements exhortant les Irakiens à combattre les troupes américaines lui ont ainsi été attribués.
Chef de l'État, président du conseil des ministres, président du Conseil de commandement de la Révolution (CCR), commandant en chef de l'armée et dirigeant du parti Baas irakien: la litanie des fonctions qu'il cumulait depuis 1979 en disait déjà long sur la façon de gouverner d'un homme de 66 ans qui s'est entouré d'un culte de la personnalité comparable à ceux des plus grands mégalomanes communistes.
Saddam Hussein était loin d'être un tendre. Homme fort de l'Irak depuis juillet 1968, il tenait d'une main de fer un pays de 22 millions d'habitants réputé pour la fréquence de ses coups d'État depuis sa création en 1932 après la fin du mandat britannique. Son pouvoir, il l'a assuré par des purges sanglantes qui ont notamment touché l'armée, cette «usine à coups d'État», qu'il a progressivement transformée en un outil à la dévotion du parti unique, le Baas.
Ambitieuses réformes
Pourtant, les potentialités semblent prometteuses lorsqu'il prend le pouvoir d'un pays possédant les secondes réserves mondiales de pétrole. Dans le courant des années 70, Saddam Hussein lance d'ambitieuses réformes sociales, éducatives et économiques. En une décennie, celui qui n'aurait appris à lire qu'à l'âge de dix ans fait passer le taux d'alphabétisation de 30 % à 70 %.
Saddam Hussein se fait alors appeler «Père-dirigeant», «prince de la Nation arabe», «Héros de la libération nationale». Dans un encart publicitaire paru autrefois dans le New York Times, une officine gouvernementale le comparait à Hammourabi, le grand roi de Babylone qui codifia pour la première fois les lois voici 4000 ans...
Des qualificatifs à la hauteur des ambitions de plus en plus gigantesques de l'homme. En septembre 1980, il lance l'armée irakienne à l'assaut de l'Iran, espérant profiter du chaos provoqué par la Révolution islamique pour reconquérir rapidement le Chott el-Arab, qu'un accord de 1975 l'obligeait à partager avec Téhéran.
Il échoue et l'Iran occupe même une partie du territoire irakien avant que la guerre ne s'enlise. Le mécontentement qui s'ensuit vaut au président deux tentatives d'assassinat suivies, comme il se doit, de purges sévères. En 1988, son pays sortira exsangue et à moitié vainqueur de huit années de guerre.
La carotte et le bâton
Né le 28 avril 1937 à Al-Aoudja, près de Tikrit (160 km au nord de Bagdad), dans une famille pauvre, il n'a pas connu son père, un paysan, mort avant sa naissance, et a été élevé par l'un de ses oncles, Khaïrallah, un ancien officier nationaliste. C'est en 1957 qu'étudiant il adhère au parti Baas, alors clandestin. Son ambition lui vaut déjà d'être désigné pour diriger un groupe chargé d'assassiner le dirigeant de l'époque, Abdulkarim Kassem.
L'attaque à la mitrailleuse échoue le 7 octobre 1959. Mais Saddam, blessé à la jambe, peut s'échapper et la mythologie officielle glorifie aujourd'hui sa fuite en Égypte. De 1963 à 1968, il partage sa vie entre les geôles ou l'exil.
Lorsque le Baas prend le pouvoir le 17 juillet 1968, Saddam Hussein utilise à son profit le prestige du général Ahmed Hassan al-Bakr pour mieux l'écarter le 16 juillet 1979. Face à son opposition potentielle, il manie carotte et bâton. Aux Kurdes, il promet d'abord l'autonomie, puis «oublie» ses engagements et poursuit ce peuple dans ses retraites montagneuses du nord. Fin mars 1988, il n'hésitera pas — comme lors de la guerre avec l'Iran — à utiliser des armes chimiques contre le village kurde d'Halabja, faisant 5000 morts.
Avec les chiites, majoritaires dans le sud et très menaçants du fait de l'exemple iranien, il se montre assez habile en restaurant leurs lieux de culte pour obtenir leur ralliement. Mais il se montre aussi impitoyable à l'occasion et fait en 1980 exécuter le grand ayatollah Mohammed Bakr al-Sadr, un des six grands dignitaires de l'islam chiite. Et juste après la guerre du Golfe en mars 1991, il écrasera leur révolte dans le sang, les chiites ayant été lâchés par George Bush père qui avait pourtant incité les Irakiens à briser leurs chaînes.
Si le raïs s'appuie sur sa famille et le clan des Tikriti, accordant de larges pouvoirs à ses fils Oudaï Qoussaï, les membres de sa famille ne sont pas à l'abri des représailles. En août 1995, deux de ses gendres, également ses cousins, font défection et se réfugient avec leurs femmes en Jordanie. En février 1996, ils rentrent en Irak, assurés du pardon de Saddam Hussein. Moins de trois jours plus tard, ils sont exécutés... Sa femme Sadjida lui a également donné trois filles.
Ambition nucléaire
L'une des grandes ambitions de Saddam Hussein aura été de doter l'Irak de la bombe atomique. Grâce à une centrale nucléaire fournie par la France, il est proche du but quand, en 1981, un raid israélien détruit le réacteur nucléaire d'Osirak. Cela ne l'empêche pas tout au long des années 80 d'acheter à tour de bras, auprès de sociétés occidentales, de quoi se constituer un véritable arsenal chimique et bactériologique, dont Kurdes et Iraniens ont eu un avant-goût.
En dépit du processus d'inspection de l'ONU, souvent chaotique, Saddam Hussein n'a cessé de provoquer des confrontations sporadiques avec la communauté internationale, s'attirant à plusieurs reprises une riposte militaire américaine comme lors de la campagne de bombardement de décembre 1998 à la suite d'un nouveau bras de fer avec les inspecteurs de l'ONU.
Mais son insolence n'aura pas résisté à la détermination farouche du président américain George W. Bush de «finir le travail» commencé par son père en 1991. Et si depuis la chute de Bagdad, son sort restait un mystère, l'étau se resserrait autour de l'ancien président, dont plusieurs gardes du corps avaient été capturés dans la région de Tikrit. Cela n'avait pas empêché le raïs de continuer à défier la coalition: plusieurs enregistrements exhortant les Irakiens à combattre les troupes américaines lui ont ainsi été attribués.
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