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    Afghanistan

    Treize années d’échecs pour l’OTAN

    30 décembre 2014 |Luc Mathieu - Libération | Actualités internationales

    Près de 3500 soldats étrangers tués, 1 million de militaires et civils déployés et 1000 milliards de dollars dépensés entre 2001 et 2014. Les chiffres associés à l’intervention de la coalition internationale en Afghanistan sont effarants. Ils le sont encore plus au regard des résultats obtenus. Après 13 ans de conflit, les talibans contrôlent des régions entières et al-Qaïda se réimplante, tandis que plus de six Afghans sur dix disent souffrir de pauvreté, selon un sondage Gallup réalisé en décembre.

     

    Le conflit afghan débute le 7 octobre 2001 avec l’opération Liberté immuable. C’est une guerre américaine décidée en réponse aux attentats du 11 Septembre. L’objectif est de détruire les camps d’entraînement d’al-Qaïda en Afghanistan et de tuer les dirigeants de l’organisation. L’armée américaine et la CIA s’appuient essentiellement sur les forces tadjikes et ouzbekes de l’Alliance du Nord, dont le chef, le commandant Ahmed Chah Massoud, a été assassiné le 9 septembre 2001. Des bombardiers B52 sont déployés.

    Entrée en jeu

    Les talibans, au pouvoir depuis 1996, sont défaits en quelques semaines. Les membres d’al-Qaïda se disséminent. Certains sont capturés ou tués, mais leurs dirigeants, dont Oussama ben Laden, s’enfuient au Pakistan. L’OTAN, sur résolution des Nations unies, entre en jeu en décembre 2001, juste après la conférence de Bonn qui nomme le Pachtoune Hamid Karzaï à la tête de l’autorité intérimaire en Afghanistan. Sa mission est vague, elle consiste à aider le gouvernement à étendre son influence. En réalité, les troupes de l’OTAN se focalisent sur les grandes villes. L’armée américaine, elle, poursuit sa mission antiterroriste, éliminant des « cibles de haute valeur ». Mais peu à peu, Washington se désintéresse de la guerre afghane et focalise ses moyens sur l’Irak. Dès 2006, la situation se dégrade. Les talibans se sont réorganisés et frappent les troupes étrangères, tout en commettant des attentats à Kaboul, la capitale.

     

    En 2009, l’Alliance atlantique change de stratégie. La lutte antiterroriste s’efface au profit de la contre-insurrection. Les théories des militaires français Hubert Lyautey et David Galula reviennent au premier plan : il s’agit désormais de protéger la population pour la couper des talibans et permettre au gouvernement afghan d’asseoir son autorité sur les provinces. À terme, les forces étrangères devront passer le relais à la police et à l’armée afghanes qu’il faudra donc former, équiper et financer. La stratégie se résume à une devise : « Clear, hold and build » — nettoyer, tenir et construire. Après avoir longtemps hésité, Barack Obama décide d’envoyer 30 000 soldats en renfort à la fin 2009.

     

    Une méconnaissance de l’Afghanistan

     

    Dès 2010, diplomates et hauts gradés de l’OTAN le reconnaissent en privé : la stratégie ne fonctionne pas. Cela tient d’abord à une incohérence majeure : alors que l’objectif affiché est de « gagner les coeurs et les esprits » de la population, les forces spéciales américaines multiplient les raids de nuit dans des maisons, une offense majeure aux yeux des Afghans. Les bavures, provoquées par des renseignements erronés, achèvent de déclencher la fureur de la population et de Hamid Karzaï.

     

    L’échec tient aussi au discours tenu par les militaires de l’OTAN aux notables afghans dans les provinces. Pour que les projets de développement soient mis en place, leur expliquent-ils, il faut d’abord que la sécurité soit assurée ; mais pour cela, il est indispensable que la population coopère et renseigne les militaires étrangers. « C’est un discours extrêmement simpliste qui ne pouvait pas fonctionner. D’abord car la population soutient parfois les insurgés. Mais même si ce n’est pas le cas, il ne faut pas oublier que les Afghans n’ont jamais accepté la présence de soldats étrangers. Cet aspect prévaut sur le reste, y compris la promesse du développement », explique Georges Lefeuvre, ancien diplomate et spécialiste de l’Afghanistan. Les talibans se chargent, en outre, de menacer ou de tuer les « collaborateurs », ceux qui travaillent avec l’OTAN ou les forces afghanes.

     

    Un développement mal coordonné

     

    Focalisé sur sa contre-insurrection, l’OTAN s’appuie sur ses équipes provinciales de reconstruction (PRT) pour délivrer son aide civilo-militaire. Mais elle le fait sans coordination, chaque pays membre fixant ses propres priorités.

     

    « Les Américains se concentrent sur le contre-terrorisme, les Britanniques font de la gouvernance et du renseignement, les Allemands du développement, les Italiens un peu de tout », note Jean d’Amécourt, ex-ambassadeur de France en Afghanistan. Les budgets sont phénoménaux : à elles seules, les provinces de Nouristan et de Kunar (nord-est) se verront allouer chacune entre 80 et 90 millions de dollars en 2008 et 2009 par l’armée américaine. Pour quel résultat ? « En réalité, il n’y a pas de corrélation prouvée, ni même de causalité, entre le niveau de l’aide et la sécurité. L’expérience montre que parmi les zones les plus stables figurent des régions qui n’ont reçu aucune, ou très peu, d’aide, alors que les régions qui ont été le plus aidées sont souvent celles qui sont les plus instables. Le modèle […] ne fonctionne pas », relève un rapport de la Fondation Carnegie en 2011.

     

    L’inefficacité de l’aide tient aussi à la corruption de l’État afghan. Certains gouverneurs, dont Ahmed Wali Karzaï, le frère de Hamid, à la tête de la province de Kandahar jusqu’à son assassinat en 2011, étaient connus pour s’arroger et détourner une part des fonds de reconstruction alloués à leur région. D’autres, ministres ou proches du sommet de l’État achètent à vil prix des terrains qu’ils revendent une fois qu’ils ont été réhabilités grâce à des fonds étrangers.

     

    L’aide internationale est également dissoute dans les marges des entreprises américaines et de leurs sous-traitants afghans qui se voient allouer des contrats par USAID, une structure du département d’État. Les projets, ambitieux sur le papier, ne se concrétisent au final qu’en partie, quand ils ne sont pas simplement abandonnés. Dans sa synthèse de juillet, transmise au Congrès, le rapporteur général de la reconstruction en Afghanistan indique que la quasi-totalité des projets audités, pour une valeur de 18,2 milliards de dollars, ont été bâclés, peu planifiés et mal supervisés.













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