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    Le retour des nations

    Il semble bien que l’époque de la mondialisation rutilante qui devait reléguer les nations à la poubelle de l’histoire est sur son déclin. S’il y a une leçon à retenir de l’étonnante campagne référendaire écossaise qui s’est achevée jeudi, et cela, quel que soit le choix des Écossais, c’est bien celle-là. Rappelez-vous cette époque où l’on nous annonçait la disparition des nations. Tous les peuples ne devaient-ils pas se fondre dans une grande marmite et s’effacer devant les organisations supranationales tant vantées par la gauche et le marché toujours béni par la droite ? Une façon comme une autre de nous annoncer la fin de l’Histoire.

     

    C’était l’époque où un politicien pouvait parler des « États-Unis d’Europe » sans provoquer le moindre rire. Essayez donc aujourd’hui de faire la même chose en France, aux Pays-Bas et même en Allemagne sans déclencher une hilarité générale. Les peuples semblent en voie de revenir de ce grand rêve universaliste dans lequel s’entête encore la majorité de nos élites mondialisées pour qui l’identité nationale est un mot sale et méprisable.

     

    « La tour de Babel devait être uniforme, écrivait le philosophe Isaac Berlin. Un grand building unique touchant le ciel avec la même langue pour tous. Mais Dieu n’en a pas voulu ! » Eh oui, les Écossais ont une « identité » et une histoire n’en déplaise aux mondialistes de gauche comme de droite.

     

    Même un philosophe de gauche comme Michel Onfray le reconnaît. « En France, dit-il, il y a une majorité de gens qui sont souverainistes, qui souhaiteraient que la France recouvre son autonomie, son indépendance, sa liberté, son pouvoir de décider et de choisir. Ces gens-là, ils sont majoritaires dans la population et minoritaires dans leur représentation. Je pense que quand on s’aliène, quand on se vend, quand on renonce à sa souveraineté nationale au profit d’une souveraineté européenne, et bien on renonce à la liberté. On n’aime pas la liberté quand on demande à Bruxelles de décider de notre ligne politique. »

     

    Si les peuples résistent tant bien que mal au grand vacuum universaliste, ce n’est pas par égoïsme national comme on le prétend. C’est parce qu’ils savent que la nation demeure le creuset irremplaçable de la démocratie. On n’en connaît pas d’autre.

     

    La campagne référendaire écossaise aura aussi mis en lumière les limites d’un certain discours sur l’indépendance. Difficile de ne pas y discerner les mêmes travers que dans les campagnes québécoises de 1980 et 1995 tant les Écossais nous renvoient une image déformée de nous-mêmes. Je veux parler de cette idée selon laquelle on ferait l’indépendance pour rapatrier ses impôts, augmenter son niveau de vie et faire fructifier ses REER.

     

    Je ne nie pas l’intérêt de ces questions. Il est évidemment utile de s’interroger sur la dette, la transition monétaire et ce qu’il adviendra des pensions et de l’armée. Mais osons poser la question de fond : où, dans quel pays, a-t-on vu un peuple faire l’indépendance pour augmenter son niveau de vie ?

     

    Nulle part ! L’indépendance n’est pas d’abord une affaire économique, bien qu’elle puisse l’être aussi. Tout comme elle n’est pas non plus d’abord une affaire culturelle ou de simple survivance linguistique comme on le croit trop souvent au Québec.

     

    De l’Irlande à la Slovaquie, de la Slovénie à la Norvège, les peuples qui deviennent souverains le font d’abord pour conquérir leur liberté politique, pour exister dans le monde, faire entendre une voix originale et s’assumer totalement. Ceux qui ne cherchent que la survivance culturelle n’ont pas besoin d’indépendance. L’autonomie culturelle leur suffit comme le montre bien le Québec. Ceux qui ne cherchent que les succès économiques n’ont pas non plus besoin de l’indépendance, comme l’a amplement démontré l’Écosse pendant trois siècles.

     

    L’indépendance est d’abord affaire de volonté politique, comme disait le grand historien québécois Maurice Séguin dont on soulignait récemment le trentième anniversaire de la disparition. L’indépendance, c’était « agir par soi », disait-il. Elle était, selon lui, la seule façon de réconcilier l’économie, la culture et la politique. C’est pourquoi, lorsqu’il posait son regard d’historien non partisan sur le Québec, il était très pessimiste. Séguin ne discernait pas, au Québec, cette soif de liberté, non pas culturelle ou économique, mais politique. Les Québécois ont des « chaînes en or », disait-il (avec son disciple Denys Arcand). Mais des chaînes quand même.

     

    Le plus grave, pour Séguin, c’était que le Québec, incapable de s’assimiler entièrement pour accéder aux leviers du pouvoir ni de s’assumer pleinement en recouvrant sa liberté, était ainsi condamné à la « médiocrité » et au « provincialisme ». Détrompons-nous, le regard tranchant de Séguin n’est pas celui d’un militant. C’est celui, essentiel, d’un observateur lucide. Comment ne pas penser que le Québec d’après 1995 ressemble étrangement à ce qu’avait annoncé Maurice Séguin ?

     

    Écossais, Catalans et Québécois feraient bien de méditer longtemps le sens de chacun des mots de cet historien méconnu.













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