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    Perspectives

    Le Moyen-Orient redessine ses frontières

    Les djihadistes ne reconnaissent pas l’accord Sykes-Picot, datant de 1916

    Les quatre signataires ottomans du Traité de Sèvres : Riza Tevfik, Damat Ferid Pasa (grand vizir), Hadi Pasa (ambassadeur) et Reid Halis (ministre de l’Éducation). Les morceaux de l’Empire ottoman, après sa chute, ont formé les différents pays du Moyen-Orient.
    Photo: Domaine public Les quatre signataires ottomans du Traité de Sèvres : Riza Tevfik, Damat Ferid Pasa (grand vizir), Hadi Pasa (ambassadeur) et Reid Halis (ministre de l’Éducation). Les morceaux de l’Empire ottoman, après sa chute, ont formé les différents pays du Moyen-Orient.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Pour les combattants de l’État islamique, point n’est besoin de visa ni de passeport pour passer de la Syrie à l’Irak et vice versa. La kalachnikov suffit. « Nous ne croyons pas à l’accord Sykes-Picot », se vantent-ils.

     

    Ce biffage d’une frontière internationale a quelque chose d’historique et de hautement symbolique. D’aucuns y voient la fin de la configuration du Moyen-Orient décidée en Europe pendant la Première Guerre mondiale, il y a presque un siècle.

     

    Il faut retourner à l’an 1916. Pendant que Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, incite les tribus arabes à se soulever, la France et la Grande-Bretagne négocient secrètement le partage des dépouilles de l’Empire ottoman, qu’on espère bientôt vaincre.

     

    Des intérêts empiriques

     

    Le 16 mai de cette année-là, les négociateurs des deux pays, François-Georges Picot et Mark Sykes, des aristocrates qui connaissent bien le Moyen-Orient et les intérêts que leurs patries respectives y défendent, tracent sur la mappemonde — on dit aussi dans le sable pour faire plus imagé — un trait qui va grosso modo de Kirkouk, dans le nord-est de l’Irak actuel, à Haïfa, le principal port de l’État d’Israël. Au nord de cette ligne : une sphère d’influence pour la France ; au sud : une zone réservée à la Grande-Bretagne.

     

    Paris exercera donc une tutelle directe ou indirecte sur la Syrie, le Liban et la région de Mossoul, tandis que Londres fera de même dans une partie de la Palestine, dans le sud de la Mésopotamie ainsi que dans les royaumes, émirats et sultanats de la péninsule arabique.

     

    L’accord Sykes-Picot est signé à Londres le 16 mai 1916 par sir Edward Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, et Paul Cambon, ambassadeur de France. Il sera modifié en décembre 1918, de façon tout aussi secrète, dans le but d’agrandir la sphère britannique dans ce qui allait devenir l’Irak.

     

    La Grande-Bretagne voulait s’assurer que des États amis, producteurs de pétrole de surcroît, borderaient la route menant au joyau de sa couronne, les Indes, tandis que la France s’intéressait au commerce avec la rive orientale de la Méditerranée, tout en affichant une volonté de protéger les minorités chrétiennes dans la région. Les grandes lignes de l’accord de 1918 seront reprises dans les traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923).

     

    François-Georges Picot et Mark Sykes reconnaîtraient-ils dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui le fruit de leurs tractations ?

     

    « Pour l’essentiel, l’accord a été mis en oeuvre. La France a dû lâcher Mossoul à la Grande-Bretagne fin 1918 et la Cilicie aux nationalistes turcs fin 1921 », observe Samir Saul, professeur d’histoire à l’Université de Montréal.

     

    Le monde arabe a pris connaissance du document en 1917 après la chute du régime tsariste, allié de Paris et de Londres, les communistes arrivés au pouvoir ayant cru bon de le rendre public. Certains chefs arabes en avaient appris la teneur un peu plus tôt parce que T. E. Lawrence avait décidé de jouer la franchise plutôt que de risquer de passer pour un menteur.

     

    L’accord Sykes-Picot a longtemps alimenté la méfiance arabe à l’égard de ce qui est vu comme l’impérialisme occidental.

     

    « Il faut se rappeler que l’accord Sykes-Picot (1916) annule secrètement l’entente anglo-arabe de 1915 pour la création d’un Royaume arabe dans toutes les régions arabes de l’Asie (Arabie et Moyen-Orient). C’est le découpage entre deux puissances impériales d’une partie de l’État arabe promis », note Samir Saul.

     

    Ce sont ces frontières que les « djihadistes » de l’État islamique veulent supprimer pour reconstituer le califat, c’est-à-dire un Empire musulman.

     

    Pérennité

     

    Parle-t-on trop facilement de la fin de l’ordre découlant de l’accord Sykes-Picot ? L’éditorialiste de L’Orient-Le Jour, un quotidien libanais, le croit : « Non pas que ledit accord continue d’être viable (c’est même le contraire qui est vrai), mais parce que l’on ne voit pas très bien par quels “quasi-États” […] il pourrait être remplacé ni au moyen de quels chambardements. »

     

    « Cet ordre est soumis à de fortes pressions, note Samir Saul. L’accord Sykes-Picot a toujours été dénoncé par les Arabes comme le type même de la perfidie impérialiste. Aujourd’hui, la volonté de “remodeler” le Moyen-Orient émane des forces qui cherchent à démanteler les États arabes et à les remplacer par des mini-entités confessionnelles (plus faibles et en conflit les unes avec les autres) : Israël, néoconservateurs américains, Arabie saoudite, djihadistes. La partition des pays arabes est envisagée en Israël dès 1982. Les néoconservateurs américains emboîtent le pas en 1996. C’est la vieille stratégie de diviser pour régner. »

     

    « Il est important de souligner une convergence : les djihadistes ont le même programme de déstructuration des États de la région. La guerre en Syrie et le “califat” de juillet 2014 sont des tentatives de l’appliquer, affirme Samir Saul. L'“État islamique” n’est qu’un paravent pour le démantèlement des États, un levier de destruction. »

     

    Un tremblement de terre

     

    Henry Habib, professeur émérite à l’Université Concordia, va plus loin : « La frontière irako-syrienne a été créée par la Grande-Bretagne et la France en 1918. Toute une pyramide de cartes est en train de s’écrouler, affirmait-il dans un entretien avec Le Devoir fin juin. Quand j’ai entendu parler de la chute de Mossoul, je me suis dit : c’est le commencement d’un tremblement de terre qui, géographiquement, va faire la différence au Moyen-Orient. »

     

    La frontière entre l’Irak et la Syrie se brouille peut-être, mais de nouvelles démarcations sont aussi en train d’apparaître : entre les régions arabo-chiites, arabo-sunnites et kurdes de l’Irak, entre les régions alaouites, arabo-sunnites et kurdes de la Syrie.

     

    « Vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples, écrivait Charles de Gaulle pendant l’entre-deux-guerres. Je savais qu’au milieu de facteurs enchevêtrés une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être. »

     
     
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