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    Composer avec la réalité

    Guy Taillefer
    2 juin 2014 | Guy Taillefer - C’était ma dernière chronique sur l’Inde. Le Devoir m’appelle à Montréal. Bon été. à Ranchi | Actualités internationales | Chroniques
    Des électeurs de l’État du Jharkhand faisaient la queue avant de pouvoir voter aux élections indiennes, le 17 avril dernier.
    Photo: STR / Agence france-presse Des électeurs de l’État du Jharkhand faisaient la queue avant de pouvoir voter aux élections indiennes, le 17 avril dernier.

    Noël Purti, petit agriculteur du village de Roro, au sud de Ranchi, savait très bien que le candidat aux élections générales Enos Ekka était corrompu jusqu’à la moelle. Sauf qu’il est, comme lui, autochtone et fait partie de la minorité chrétienne, d’où solidarité identitaire. On comprend aussi assez vite que, pour avoir la paix, il était dans l’intérêt de Noël de lui donner son vote. « Faut bien vivre », dit-il. Il y a comme ça des gens dans la vie qu’il vaut mieux, n’est-ce pas, éviter de se mettre à dos.

     

    On est ici en pays « adivasi » (mot désignant les autochtones indiens, qui forment historiquement la communauté la plus maltraitée du pays). Aussi, le Jharkhand, « pays des forêts » qui faisait auparavant partie du Bihar, a été créé en novembre 2000 pour officiellement doter ses Adivasis, qui forment près de 30 % de la population, d’un État bien à eux au sein de l’Union indienne. Le Front de libération du Jharkhand, qui tient actuellement le pouvoir à Ranchi, revendiquait cette partition depuis des décennies au nom du progrès social des communautés tribales.

     

    Progrès ? À Delhi, centre du monde indien, le Jharkhand est décrit comme un État « arriéré » dont une grande partie de la population vit dans une pauvreté « abjecte ». Vrai, encore qu’il y a une part de mépris raciste dans cette caractérisation. Le Jharkhand, comme du reste l’ensemble de l’Inde, formerait une société moins pauvre si elle n’était pas si injuste. Son sous-sol abrite 40 % des ressources naturelles de tout le pays, que s’emploie à exploiter une large nébuleuse d’entreprises nationales et internationales — d’où phénomène inévitable de corruption des cliques au pouvoir (tribales, en l’occurrence). C’est ce qu’on appelle la « malédiction des ressources ». Avec le résultat que le Jharkhand est un terreau de la rébellion maoïste des Naxalites, un mouvement armé qui renaît violemment de ses cendres depuis une dizaine d’années à la faveur du boom économique indien. D’où autre forme de malédiction, puisque, tout en défendant d’un côté le peuple au nom d’idéaux d’extrême gauche, un certain nombre de leaders naxalites ont bien du mal, de l’autre, à ne pas en profiter pour s’enrichir à leur tour en sous-main.

     

    Enos Ekka a été ministre d’État à la Construction des routes dans le gouvernement d’un dénommé Madhu Koda, accusé d’avoir empoché 500 millions de dollars en deux ans en combines dans l’industrie minière. Accusé de blanchiment d’argent, Ekka menait cette année campagne à la législature fédérale alors qu’il était en liberté sous caution. Tout le village de Roro a apparemment voté pour lui. Et tout le village a perdu, puisque c’est le député sortant qui a été réélu dans la circonscription pour la septième fois sous la bannière du BJP, le Parti du peuple indien (droite nationaliste hindoue) du nouveau premier ministre Narendra Modi.

     

    S’agissant de la criminalisation des classes politiques, M. Ekka n’est pas l’exception. Plutôt une tranche de vie représentative des travers du monde politique indien dans son ensemble. À l’échelle nationale, selon les chiffres de l’Association pour les réformes démocratiques, 35 % des députés du BJP de M. Modi, élu sur promesses solennelles de probité et de bonne gouvernance, sont sous le coup d’affaires pénales.


    ♦♦♦

    J’étais à Ranchi début mai pour y rencontrer Jean Drèze, économiste du développement. Belge d’origine, il a été naturalisé indien au début des années 2000. Chercheur lucide et prolifique, il a écrit plusieurs gros livres en collaboration avec Amartya Sen, Prix Nobel d’économie en 1998. Il est aussi l’un des pères de l’un des plus importants programmes de lutte contre la pauvreté jamais mis sur pied en Inde : le NREGA, un programme gouvernemental d’emploi provisoire en milieu rural, créé il y a une dizaine d’années par le gouvernement sortant du Parti du Congrès. « Vous savez, les médias vous collent des étiquettes. »

     

    Affable, M. Drèze m’a promené sur sa vieille moto pendant deux jours dans les vertes collines autour de Ranchi. De village pauvre en village modeste, certes, mais ni plus ni moins qu’ailleurs. Grâce au NREGA, dont l’administration souffre par ailleurs d’évidents problèmes de corruption, des dizaines de milliers de puits et d’étangs ont été creusés dans le seul Jharkhand afin d’assurer l’approvisionnement en eau en saison sèche. Il y a un de ces puits sur la terre de Noël Purti.

     

    Au final, le BJP a fait élire ses candidats dans 12 des 14 circonscriptions de l’État, portés par la « vague Modi ». Or, la droite a de vives objections idéologiques à l’égard des programmes sociaux comme le NREGA, les juge peu porteurs d’emplois durables, sinon carrément inutiles. M. Modi a vendu aux Indiens l’idée, le rêve très étasunien que le progrès de l’Inde ne passait pas par là — alors qu’ici, comme dans l’ensemble de l’Asie, les inégalités se creusent. Ces programmes ne sont pas une panacée et pourraient certainement être mieux administrés, mais, plaide M. Drèze, il reste pourtant qu’ils demeurent nécessaires dans un pays où les laissés-pour-compte sont encore des centaines de millions. Du rêve à la réalité, dans quelle mesure et de quelle manière feront-ils partie de l’idée que M. Modi se fait de l’Inde ?













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