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    De Barcelone à Édimbourg

    En Europe, l’automne 2014 sera chaud sur le front des petites nations. Le Parti national écossais au pouvoir à Édimbourg depuis 2007 a convenu avec Londres des conditions de la tenue d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse, le 18 septembre prochain.

    Le gouvernement de David Cameron a accepté que les indépendantistes du premier ministre Alex Salmond coorganisent avec lui un référendum d’autodétermination. Il a cependant refusé que la « troisième voie » (une décentralisation poussée, mais sans séparation) soit soumise au choix des électeurs, ce qu’aurait voulu M. Salmond.

    Pour Londres, les Écossais ont le droit de se prononcer sur leur appartenance au Royaume-Uni, mais uniquement sur la question claire et nette : « Dedans, ou dehors ? »

    ♦♦♦

    À Barcelone, ça se passe plus mal. Le pouvoir central espagnol a promis de tout faire pour empêcher que se tienne une consultation semblable, pourtant annoncée jeudi dernier par le président catalan Artur Mas pour le 9 novembre prochain.

    À Mas qui rendait publiques la date et les deux questions de son référendum (« Voulez-vous que la Catalogne soit un État ? Et si oui, doit-il être indépendant ? »), le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, a répondu immédiatement : « Ce référendum est inconstitutionnel et il n’aura jamais lieu. » Entre Madrid et Barcelone, il y a du drame dans l’air.

    Les responsables du Parti populaire qui dirige l’Espagne depuis 2011 — idéologiquement comparables aux éléments les plus durs du Parti libéral du Canada de Pierre-Elliott Trudeau face au nationalisme québécois — considèrent que les indépendantistes catalans sont dangereux, illégitimes, rétrogrades, et qu’il convient de leur opposer la détermination la plus farouche.

    Seulement, à la différence de Madrid, Ottawa a quand même laissé les indépendantistes organiser deux référendums, avant d’intervenir tardivement pour limiter la portée de futures consultations (la fameuse « loi sur la clarté » de 2000, qui compte énormément d’admirateurs parmi les centralisateurs espagnols).

    Car le pouvoir actuellement en place à Madrid — épaulé par un Tribunal constitutionnel qui a invalidé en juin 2010 des pans entiers de l’Estatut catalan d’autonomie de 2006 — cherche à diminuer le plus possible les prérogatives des régions d’Espagne.

    La droite espagnole, centralisatrice, ultranationaliste à sa manière, est allergique à l’idée même d’une nation catalane, avec sa langue, son gouvernement, son dynamisme social et économique propres. Au fond, cette droite, héritière du franquisme (Francisco Franco, dictateur de 1939 à 1975), n’a jamais digéré la décentralisation votée en 1978 par les partis de centre et de gauche, dans la première Constitution post-dictature.

    Cette curieuse décentralisation, non fédérale, qui créait des autonomies régionales non dotées du statut d’État, la droite madrilène aimerait bien aujourd’hui la « détricoter ». Sauf qu’au même moment, les Catalans (et les Basques, dans une moindre mesure) voudraient, eux, accéder au statut d’État, qu’il soit indépendant ou fédéré.

    Les sondages en Catalogne donnent actuellement entre 40 et 50 % à l’indépendance, mais plus de 70 % à l’idée d’un État. Et encore davantage de Catalans — 74 % selon une enquête du quotidien El Periódico de Barcelone publiée hier — réclament un référendum. Ce qu’ils ont aussi fait lors de manifestations spectaculaires, en septembre 2012 et septembre 2013.

    Autrement dit, le droit à l’autodétermination, qui donne tant d’urticaire à Mariano Rajoy et à ses amis, fait largement consensus en Catalogne.

    ♦♦♦

    Le retour spectaculaire, en 2014, des questions nationales en Europe — les cas écossais et catalan sont les plus visibles, mais ne sont pas les seuls — se produit dans le contexte d’une crise de l’État-nation, qui tend à perdre simultanément ses prérogatives vers le haut (Bruxelles, l’Union européenne) et vers le bas (les régions, les nations infra-étatiques).

    Certains pouvoirs centraux réagissent en se braquant : c’est manifestement le cas à Madrid. D’autres, plus stratégiques, donnent du mou, décentralisent, et coopèrent même à l’organisation d’un référendum sur la séparation. C’est le cas à Londres face au défi écossais… même si cela ne permet nullement de préjuger de la « gentillesse » de l’Angleterre au lendemain d’un hypothétique « oui » à l’indépendance !

    Loin d’être des archaïsmes dans un monde en bouleversement, les craquements en provenance d’Édimbourg et de Barcelone nous font voir un monde qui, entre décentralisation et unification, n’a pas fini de s’ajuster. La modernité politique et l’interdépendance au XXIe siècle s’inventent sous nos yeux.


    François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada.












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