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    Népal - Le peuple fait la leçon aux maoïstes

    Le parlement de Katmandou est maintenant sous haute surveillance.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Prakash Mathema Le parlement de Katmandou est maintenant sous haute surveillance.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Le Népal, pays accroché aux pics de l’Himalaya, est loin de recevoir autant d’attention que le Myanmar voisin. Ni icône démocratique comme Aung San Suu Kyi ni positionnement géostratégique clé. Reste que sa jeune démocratie, consolidée par les accords de paix de 2006 après dix ans de guerre civile, vient pour la deuxième fois de tenir des élections manifestement libres. Et que, surprise, l’électorat a tourné le dos aux maoïstes, qui ont eu la suffisance de tenir le « peuple » pour acquis.

     

    En manchette du quotidien népalais The Himalayan, en ce matin du 4 décembre 2011, la déclaration de l’homme fort du mouvement maoïste Pushpa Kamal Dahal, alias Prachanda, donnait des sueurs froides au vieux journaliste politique Dhruba Adhikary qui nous avait donné rendez-vous dans un hôtel situé dans les hauteurs de Katmandou. « Avec une constitution, déclarait Prachanda, nous prendrons le pouvoir par les urnes. Sinon, le peuple s’en emparera dans un soulèvement. » Le pouvoir, donc, coûte que coûte.

     

    Or, deux ans plus tard, les maoïstes se font déculotter par le « peuple », si l’on en juge par les éloquents résultats, dévoilés en début de semaine, de l’élection tenue le 19 novembre d’une nouvelle Assemblée constituante (AC). Prachanda lui-même, que ses détracteurs comparent à Vladimir Poutine, a perdu son siège de la circonscription numéro 10 de Katmandou aux mains du Parti du Congrès népalais. Après dépouillement des résultats, les deux principaux partis traditionnels — le Congrès népalais et le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié), centriste contrairement à ce qu’indique son nom — l’emportaient dans près de 200 des 240 comtés comblés au suffrage direct, alors que les maoïstes, issus de la guérilla, n’en ont plus que 26. Les résultats attendus officiellement dimanche dans les 330 sièges supplémentaires qui sont attribués à la proportionnelle devraient confirmer la dégringolade de la gauche en troisième position. Toute une dégelée pour les maoïstes qui, à l’élection générale précédente de 2008, étaient arrivés premiers avec 40 % des sièges, ce qui allait leur donner une voix incontournable au sein des gouvernements de coalition qui allaient se faire et se défaire au cours des années suivantes.

     

    Cinq ans de chamailleries

     

    Petit pays himalayen de 25 millions d’habitants, adossé à l’Everest, enclavé entre l’Inde et la Chine, sorti en 2006 de dix ans de guerre civile et de répression militaire qui ont fait 15 000 morts… À l’époque, les accords de paix, dans lesquels s’était beaucoup investi New Delhi, dont le Népal fait partie de la zone d’influence, avaient été présentés comme une réussite exemplaire. En 2008, le tout premier geste de l’AC nouvellement élue avait été d’abolir la monarchie et de la remplacer par une République fédérale. Depuis, des avancées ont bien été faites dans le processus de désarmement de l’ex-guérilla, mais pour l’essentiel, la classe politique n’a pas cessé depuis cinq ans de se chamailler, sans parvenir à s’entendre, passage fondamental, sur un projet de nouvelle constitution. D’où ces nouvelles élections pour tenter de briser l’impasse — scrutin dont les maoïstes étaient convaincus de sortir à nouveau vainqueurs.

     

    « Ils ont commis l’erreur de penser que les coeurs et les consciences des Népalais leur étaient acquis », écrit le commentateur Jiwan Kshetry dans Asia Times Online. « Prachanda, enveloppé dans une aura d’invincibilité, se voyait président à vie. » Des résultats qui, sur le plan régional, viennent renouveler l’influence de l’Inde, conviennent les experts, et embêter Pékin — qui voit en simultané ses entrées se rétrécir au Myanmar (Birmanie).

     

    Sous le choc, Prachanda a commencé par annoncer que son parti boycotterait l’AC si le décompte des voix n’était pas immédiatement suspendu, attribuant une « conspiration nationale et internationale » à sa déconfiture électorale — alors que l’ensemble des missions d’observation népalaises et étrangères ont jugé le scrutin généralement libre et équitable. La mouvance maoïste aimant à souffler le chaud et le froid, il a plus tard donné l’assurance qu’il resterait fidèle au processus de paix, pendant que, de son côté, l’un des vice-présidents du parti, leader d’un groupe dissident, est allé répétant qu’il fallait demeurer prêt à reprendre les armes pour défendre le droit du pays à une « constitution du peuple ».

     

    Les délices de la corruption

     

    Une constitution du peuple ? Le Népal, pays majoritairement hindouiste, est une mosaïque ethnique dominée depuis des siècles par les hautes castes de Katmandou. Aussi, le projet maoïste de justice sociale et de fédéralisme inclusif a eu un immense écho en région et en milieu rural à partir du milieu des années 1990. Pour M. Kshetry, les maoïstes ont, par leur propre faute en grande partie, raté une occasion en or de faire avancer ces promesses au cours des cinq dernières années. Ils ont joué les durs face à la « bourgeoisie » d’opposition, personne ne se faisant du reste de quartier, plutôt que de négocier un compromis, dit-il en substance, alors que la rédaction de la constitution était pratiquement terminée.

     

    Par-dessus tout, la désaffection des Népalais à leur égard tient au fait qu’ils ont exercé le pouvoir de manière extrêmement décevante. La lutte contre la corruption des vieilles élites — dans un pays considéré comme l’un des dix plus pauvres au monde — fut dès le début, en 1996, au centre du message de la guérilla. Arrivée au pouvoir, elle a pris sans vergogne le relais des pratiques corrompues du Congrès népalais et du Parti communiste.

     

    Bas les armes

     

    L’AC dans sa nouvelle mouture reste éclatée, aucun parti n’ayant obtenu une majorité nette. Donc, nouveau gouvernement de coalition. M. Kshetry veut croire que les dirigeants maoïstes, confortablement intégrés au jeu politique, n’ont plus vraiment intérêt à reprendre les armes. Au demeurant, les pressions régionales et internationales s’exercent sur eux pour qu’ils s’en tiennent à distance. Les maoïstes ont beau avoir perdu des plumes, estime-t-on, l’idée de fédéralisme décentralisé a trop fait son chemin pour que les vieux partis ayant, par défaut, retrouvé le haut du pavé puissent la balayer sous le tapis.

     

    C’est aussi l’impression du journaliste Adhikary, joint de nouveau cette semaine (par courriel). En l’absence d’une majorité à l’AC, la discussion constitutionnelle va évidemment continuer d’être laborieuse et la vie politique, explosive. Mais M. Adhikary mesure l’importance du fait que le scrutin se soit tenu et qu’il ait été juste, alors qu’il y avait une « peur réelle » que le boycottage annoncé par la principale faction maoïste dissidente ne sabote l’exercice. Sur fond de corruption généralisée, les Népalais ont fait leur devoir au mieux et composé avec la conjoncture : 70 % des 12 millions d’électeurs ont pris la peine d’aller voter. Aux politiciens maintenant de faire un effort.













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