Folie à Boston
Comment de grands médias, parmi ceux qui donnent le ton au débat public, peuvent-ils déraper à ce point, multipliant les fausses informations sur le nombre de morts (New York Post), l’arrestation des suspects (CNN) et leur origine ethnique (Fox News) ?
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Il y a cette insularité « provinciale » des États-Unis, foyer d’ignorance et de préjugés, dont les chaînes en continu et les grands tabloïds ont longtemps été l’expression privilégiée. Elle s’exprime aujourd’hui chez les blogueurs et tweeteurs de tout poil, millions de « spécialistes » improvisés de l’ère des médias dits sociaux.
Conçu en quelque sorte à l’écart (et au-dessus) du monde, ce pays demeure une île psychologique. Dans la mémoire collective des États-Unis, les attaques terroristes contre New York et Washington restent le plus grand viol historique de cette insularité. Et une immense exception à la règle.
Durant la décennie qui l’a suivi, ce traumatisme a engendré la paranoïa, la restriction des libertés… et un déploiement inouï de surveillance et de contre-espionnage au pays, plus des interventions militaires à l’étranger. Pendant les années 2000, l’obsessionnelle « lutte au terrorisme » a coïncidé avec la reconstitution de cette superbe insularité, scandaleusement violée un matin unique de septembre 2001.
L’Irak et l’Afghanistan avaient beau être à feu et à sang, des Américains avaient beau combattre sur ces terres lointaines, et parfois ne pas en revenir vivants, Casablanca, Londres, Madrid avaient beau être assourdies par les explosions meurtrières, le sanctuaire états-unien, lui, s’était reconstitué et tenait le coup.
Le 15 avril 2013, à Boston, s’est produit le premier attentat terroriste réussi, dans un lieu public aux États-Unis, en 11 ans, sept mois et quatre jours. Ce fait symbolique capital a réveillé le traumatisme, et avec lui les réactions démesurées : déploiement policier à grand spectacle, hyperboles et approximations médiatiques, une grande ville qui cesse de respirer pendant plus de 24 heures. Tout ça, pour deux bombes artisanales de puissance moyenne, et un misérable commando derrière. Dix régiments pour écraser une mouche : un signe de puissance ?
Mais au-delà de la symbolique du sanctuaire violé (certes importante pour les premiers intéressés), que nous dit ce nouvel épisode sur l’état du terrorisme en 2013 ? Que Ben Laden est toujours mort et que, dans la foulée du 11-Septembre, le terrorisme anti-occidental - si encore il s’agit bien de cela - n’est plus que l’ombre de ce qu’il était. Que si cet acte meurtrier a tué de façon ignoble trois innocents et fait une quinzaine de blessés graves, il n’a que peu à voir avec les attentats, hypermeurtriers et hautement professionnels, de New York, de Madrid ou de Londres.
(Londres où, rappelle opportunément Adam Gopnik sur le site du New Yorker, lui-même sur place le 7 juillet 2005, « la vie avait repris son cours, autos et transports en commun circulaient de nouveau », quelques heures à peine après les épouvantables explosions de King’s Cross et Tavistock Square.)
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En Irak, le même 15 avril 2013, une dizaine de bombes tuaient 55 personnes, dont plusieurs écoliers, et faisaient des centaines de blessés, à Bagdad et à Kirkouk. Littéralement : au moins DIX tragédies de Boston, en un seul jour et un seul pays, qui ne font que perpétuer une litanie sanglante, redevenue quasi quotidienne dans ce pays « libéré » il y a dix ans par les troupes américaines. Le 19 mars précédent : 12 explosions pour 98 morts, à Mossoul et à Bagdad. Des statistiques similaires existent en Afghanistan et au Pakistan. Ici, ce seront des attentats à la bombe. Là, des drones américains visant un dangereux chef de guerre, mais tuant par accident dix civils des environs.
Mais ces morts-là, ceux de Bagdad, de Mossoul ou de Quetta, n’ont pas d’existence médiatique. Ils ne sont que des statistiques, alors que ceux de Boston ont un nom, une histoire, la dignité d’un traitement respectueux dans la mort. Et qui sait ? Peut-être même un sens peut-il être trouvé à leur mort. Mais en gardant, si possible… le sens des proportions.







