Le fantôme de Chávez
Sans charisme personnel mais surfant sur l’aura de son prédécesseur, Maduro aura sans doute profité, lors de l’élection d’hier, de l’émotion et de la sympathie causées par la disparition du Comandante, qui l’avait expressément désigné. Mais la suite s’annonce très difficile pour l’ensemble des Vénézuéliens.
Le fantôme de Chávez est omniprésent. Son lourd héritage engagera son successeur, quel qu’il soit. Les subventions aux classes les plus pauvres, catégories sociales longtemps marginalisées, mais devenues depuis 20 ans la clé du jeu électoral vénézuélien, seront maintenues… Enfin, c’est ce qu’ils prétendent.
Henrique Capriles, candidat de l’opposition soutenu par une coalition qui va de la droite à la gauche non « cháviste », l’a promis. Quant à Maduro, cela va sans dire, telle est l’essence même de son programme : pomper jusqu’à plus soif l’argent du pétrole (les quatrièmes réserves d’hydrocarbures au monde, selon certaines évaluations) pour maintenir des transferts sociaux massifs qui ont, depuis 15 ans, sorti de la misère une partie des Vénézuéliens.
Seulement, l’héritage est « lourd » pour d’autres raisons. C’est que le modèle économique laissé par Chávez se résume justement à cela : on a pompé, pompé, pompé, et profité des prix stratosphériques de l’or noir tout au long des années 2000. On a transféré une partie des profits vers les fameuses misiones (cliniques gratuites, magasins d’État subventionnés). Mais avec une bureaucratie colossale et des intermédiaires corrompus qui s’en sont mis plein les poches. Et, soulignons-le, sans investissements productifs au-delà de la redistribution dans la santé et les subventions aux consommateurs.
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Car le drame, c’est que le gouvernement Chávez n’a pas investi dans une perspective de long terme et de développement. Baignant littéralement dans l’argent du pétrole, il a cédé à la facilité et navigué à vue, avec des tactiques clientélistes. Il s’est acheté des électeurs par millions au pays, et quelques fidèles États clients à l’étranger (Équateur, Bolivie, Nicaragua, plus le cas particulier de Cuba) qu’il a arrosés de pétrole pas cher, en échange de faveurs diplomatiques, dans un climat de parenté idéologique.
Généreux pour les cliniques (les fameux médecins cubains) et l’aide directe à la consommation, le gouvernement Chávez n’a pas investi dans l’éducation (où les dépenses de l’État restent parmi les plus basses des Amériques) ni dans les infrastructures, y compris les infrastructures pétrolières (extraction et raffinement). Ces dernières sont dans un état alarmant, et la production de brut a nettement baissé au cours des dernières années. La recherche scientifique est presque inexistante, et l’inflation prend des proportions alarmantes, dans un pays qui importe presque tout ce qu’il consomme (y compris de l’essence raffinée, achetée aux États-Unis !).
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Tout cela n’augure rien de bon pour la poursuite du modèle redistributeur vénézuélien et suggère fortement que le vainqueur, quel qu’il soit, va hériter d’un cadeau empoisonné. La disparition de Chávez pourrait bien coïncider avec la décadence de son modèle, qui a tablé sur la hausse continue du prix des hydrocarbures pour masquer les tares du système : c’est la fameuse « malédiction du pétrole », qui a de tout temps encouragé la corruption et l’autoritarisme au sommet.
Avec la baisse des revenus pétroliers, ces tares vont maintenant remonter à la surface : économie improductive, explosion des prix, corruption, insécurité, luttes de gangs et enlèvements qui causent quelque 16 000 morts violentes par année. Une grave crise économique et sociale, que le charisme d’Hugo Chávez, son génie politique comme « porte-parole des pauvres » avaient réussi à camoufler.
« Ne vous trompez pas dimanche en votant, a clamé vendredi l’opposant Capriles. C’est l’heure d’ouvrir vendredi un nouveau cycle pour que la situation change enfin. Le Venezuela veut la paix, la concorde, l’unité. » Et il a ajouté, un brin hypocrite (comme s’il éprouvait, lui, la nostalgie du disparu) : « Nicolas n’est pas Chávez ! »
Et comment !







