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    Entrevue - L’erreur des djihadistes maliens

    Paris — Prenant le monde par surprise, le 11 janvier dernier, le président François Hollande engageait les troupes françaises au Mali afin de stopper la progression des rebelles djihadistes vers la capitale, Bamako. Sans cette action précipitée, nous serions peut-être face à un nouvel État terroriste capable de déstabiliser toute la région, estime Éric Denécé, qui dirige le Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Cet ancien officier de renseignements est l’auteur de nombreux ouvrages sur le terrorisme ainsi que de La face cachée des « révolutions » arabes (Ellipses) publié l’an dernier. Il a bien voulu partager avec Le Devoir son analyse des enjeux de ce conflit.

    Pourquoi cette intervention aujourd’hui au Mali ?


    L’opération française est une conséquence directe de la rupture des discussions entre les terroristes et l’Algérie. Début janvier, les pourparlers ont été rompus par le groupe Ansar Dine et le Mouvement national de libération de l’Azawad. C’est alors que ces deux groupes et leurs alliés - al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) - ont décidé de passer à l’offensive, pensant profiter de l’immobilisme international. Ils voulaient s’emparer du Sud et rendre impossible toute reconquête du Nord.


    Sans l’intervention française, nous aurions pu assister à la constitution d’un État terroriste dans le nord de l’Afrique offrant une base pour des actions dans toute la région. La France n’avait pas le choix d’intervenir, quoi qu’en disent ceux qui évoquent la vieille politique coloniale. Autant les objectifs de l’intervention française en Afghanistan et en Libye pouvaient être confus, autant ceux d’aujourd’hui sont clairs. Il ne s’agit pas de reconquérir le Nord, ce qui ne pourrait être fait que par une force multinationale africaine, mais de stopper la progression vers le Sud, de sécuriser la capitale et d’affaiblir suffisamment les terroristes pour les contenir. Il s’agit aussi de protéger les 6000 Français qui vivent au Mali. Certes, on ne peut pas écarter l’éventualité d’une déroute massive des djihadistes ouvrant la possibilité d’une reconquête du Nord. Mais ce n’est pas le but de l’opération Serval.

     

    Les terroristes auraient commis une grave erreur en lançant cette offensive ?


    En se lançant à la conquête du Sud, ils sont sortis de leurs sanctuaires pour combattre à découvert dans des opérations militaires classiques. Ce faisant, ils ont perdu l’avantage qui était le leur, offrant une occasion unique à l’armée française. En quelques jours de combat, nos troupes ont éliminé plus d’une centaine de combattants. On n’avait pas vu ça depuis la bataille de Tora Bora contre les talibans, en Afghanistan en 2001 ! C’est exceptionnel ! Je lis dans la presse américaine que les djihadistes ont des armes lourdes. C’est faux. Selon les services algériens, ils ne sont pas plus de 1500 ou 2000 combattants aguerris entourés de divers groupes criminels à leur solde. Pour l’essentiel, ils disposent d’armes d’infanterie, d’armes légères, de lance-roquettes montés sur des pick-up et, sans doute, de quelques missiles antichars provenant des arsenaux libyens. Certes, ils sont bien armés, mais leur force de frappe est bien connue des services de renseignements américains et français.

     

    Quelles sont les chances de la France sur le terrain ? Pourrait-on s’enliser comme en Afghanistan ?


    Nos chances sont bonnes. Même si elles ont des moyens limités, nos unités sont bien entraînées et elles ont l’expérience de ce type de combat. Nos militaires sont aguerris par dix ans de combat en Afghanistan, mais aussi en Libye. Sans le retrait de ces deux pays, la France n’aurait d’ailleurs jamais pu intervenir au Mali. Les djihadistes ont commis une seconde erreur en lançant leur opération au moment où les troupes françaises étaient disponibles. Ces opérations se déroulent aussi à une distance raisonnable des bases françaises en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad.


    La comparaison avec l’Afghanistan ne tient pas. Les conditions sont beaucoup plus favorables pour la raison essentielle que la population malienne est farouchement opposée aux djihadistes. Certes, il y aura de l’infiltration, mais la population sera plus vigilante. Ajoutons que la France connaît bien ces populations, contrairement aux Américains. Ceux-ci avaient beaucoup investi dans la région, en fournissant notamment des équipements sophistiqués, mais ils s’en sont finalement retirés faute d’en comprendre la logique interne.

     

    Combien de temps durera ce conflit ?


    Il est trop tôt pour le dire. Tout dépendra de la réaction des djihadistes. Vont-ils poursuivre leur offensive ou refuser le combat et s’enfuir ? On en saura plus dans quelque temps.

     

    La France n’est-elle pas terriblement seule dans ce conflit ?


    Les Nigériens n’arriveront pas avant un certain temps. Le cafouillage sur l’avion canadien a de quoi faire sourire. Mais cette intervention illustre surtout l’absence de l’Europe, qui tergiverse et se réfugie dans une politique libérale, abandonnant sa défense aux autres. Seuls la France et le Royaume-Uni ont encore quelques moyens. Les États-Unis, traumatisés par l’Irak et l’Afghanistan, hésitent évidemment à s’engager sur un terrain qu’ils connaissent mal. Le seul partenaire solide de la France est l’Algérie.

     

    Justement, quel est le rôle de l’Algérie ?


    L’Algérie avait beaucoup investi dans les discussions avec les djihadistes. Les responsables ont été très choqués de leur rupture et encore plus par la prise d’otages dans la raffinerie d’In Amenas. Cet attentat est clairement une réaction à l’action française au Mali, où les djihadistes sont en train de se faire étriller.


    Les Algériens sont très déterminés face aux djihadistes, qu’ils ont combattus seuls pendant longtemps. C’est pourquoi, malgré un vieux contentieux avec la France, ils ont ouvert leur espace aérien aux avions français et renforcé le contrôle de leur frontière. Surtout depuis le voyage de François Hollande à Alger, nous assistons à un lent rapprochement avec la France. Cette ouverture est très appréciée à Paris. Personnellement, j’ai été outré des critiques américaines et britanniques par rapport à l’intervention armée algérienne à In Amenas. Comme si la vie d’un Américain et d’un Britannique valait plus que celle d’un Algérien.

     

    Cette offensive djihadiste a-t-elle un lien avec la guerre en Libye ?


    Elle en est la conséquence directe. Certains des combattants de la prise d’otages d’In Amenas ne venaient-ils pas de la Libye ? La guerre en Libye, où les djihadistes sont omniprésents, a fourni aux groupes armés du Sahel les combattants et les armes dont ils avaient besoin. Sans cela, les djihadistes maliens n’auraient jamais eu les moyens de mener cette offensive. Les positions de la France sont totalement contradictoires. Nous combattons les djihadistes au Mali et en Somalie, mais nous les avons aidés en Libye et en Syrie, où ils sont très présents même si le régime de Bachar el-Assad n’est pas un modèle de démocratie. La politique française devra être remise à plat. Les Américains, qui soutiennent de façon critique les Frères musulmans, ont l’avantage d’être cohérents… même s’ils jouent avec le feu.

     
     
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