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    Inde - La tête dans les poubelles

    La gestion des déchets à l’indienne relève d’une armée de petites gens

    Un microbidonville musulman de recycleurs de papier, installé dans le cimetière d’une mosquée, à Delhi. La ville compte 350 000 éboueurs et recycleurs, dont 40 000 sont des enfants.
    Photo : Guy Taillefer - Le Devoir Un microbidonville musulman de recycleurs de papier, installé dans le cimetière d’une mosquée, à Delhi. La ville compte 350 000 éboueurs et recycleurs, dont 40 000 sont des enfants.
    New Delhi — Deux générations sont passées avant elle par le réduit où Usha Devi écoule ses journées, depuis plus de 25 ans, à trier les ordures près de Connaught Place. Une photo de sa belle-mère décédée est accrochée à un mur parmi des illustrations de divinités hindoues. Son mari est mort en 2008. Usha Devi a élevé ses sept enfants avec le revenu qu’elle tire du recyclage du papier, du carton, du plastique, du verre… Elle a marié trois filles. Les autres sont encore à l’école. « Ce n’est pas un bon travail, j’aimerais mieux que ça s’arrête là et qu’ils fassent autre chose. » Le ton n’est absolument pas misérabiliste. Certains, parmi ceux qui en sortent, vont travailler dans les pays du Golfe sur les chantiers de construction.

    Parmi les petits métiers bons seulement pour les hors-caste, mais qui font pourtant que la ville indienne est vivable, il y a ceux-là, éboueur et recycleur. Ils sont 350 000 « waste pickers » rien qu’à Delhi - musulmans ou dalits. Quarante mille sont des enfants. Pour deux dollars par mois, l’éboueur frappe tous les jours à votre porte et ramasse vos ordures ménagères. Il les empile sur un gros tricycle et va les porter dans des baraques disséminées un peu partout dans les quartiers, où sont triés à mains nues les déchets recyclables. Pour douze heures de travail par jour, six jours par semaine, Usha Devi touche environ 120 dollars par mois du « junk dealer » à qui elle va vendre tous les soirs sa récolte quotidienne, payée au poids.


    Sans ces petits travailleurs informels, pas d’industrie du recyclage en Inde, alors que, pour infiniment visibles et utiles qu’ils soient, ils n’ont aucune reconnaissance légale - et, donc, évidemment, ni sécurité sociale ni salaire minimum garanti.


    Les matières organiques et les déchets non recyclables sont transportés par camions municipaux jusqu’à des décharges publiques, en périphérie. Tout n’est pas trié à la source, beaucoup de « waste pickers » vivent aussi dans les sites d’enfouissement. En fait, à Delhi, qui génère 8000 tonnes de déchets solides par jour, il n’en faut pas beaucoup pour qu’un terrain vague ou que les berges d’un cours d’eau se transforment en dépotoir. Reste qu’en proportion de la population, on produit autrement moins d’ordures ménagères à Delhi qu’à Montréal. La ville de Delhi, avec ses quelque 17 millions d’habitants, en produit 3 millions de tonnes par année. Quelle quantité annuelle les Montréalais, qui ne sont même pas 2 millions, génèrent-ils ? Aux alentours de 800 000 tonnes.

     

    La modernité


    Les autorités tentent, depuis des années, de moderniser la « gestion des déchets » en la confiant à l’entreprise privée. En Inde aussi, la mode est aux PPP (partenariats public-privé). Mais c’est une démarche de « modernisation » qui ne tient aucunement compte du sort de ces centaines de milliers de petites gens, dénonce Shashi Bhushan, organisateur syndical et militant communiste dans l’âme. « Comme s’ils n’existaient pas. » Il serait pourtant bien plus logique, dit-il, d’améliorer les conditions de travail et les compétences d’une main-d’oeuvre qui récupère déjà l’essentiel des déchets recyclables que produit Delhi. « Mais les autorités ne considèrent les ordures que comme une source de revenus. Elles veulent seulement gagner des millions en crédits-carbone en détruisant des vies. »


    La municipalité de Delhi a confié la collecte des déchets à cinq entreprises, que la précarité des conditions de vie des « waste pickers » trouble apparemment peu. Là où ces entreprises opèrent, accuse Shashi, elles décideront tantôt de bloquer l’accès des petits éboueurs aux dépotoirs, ou encore, leur feront payer une certaine somme contre l’autorisation de récupérer des déchets recyclables.


    Shashi Bhushan dirige l’une des rares associations de défense des éboueurs qui existent en Inde. Il l’a fondée en 2007, à la sueur de son front, et tente actuellement de la faire reconnaître comme syndicat. Âgé de 33 ans, il fait partie de cette nouvelle génération de syndicalistes qui se portent à la défense des droits très peu protégés des travailleurs du secteur informel, qui emploie pourtant 94 % de la main-d’oeuvre indienne. Son association, l’AIKMM, compte aujourd’hui 17 000 membres. Frais d’adhésion : 25 roupies (50 cents) par année. L’AIKMM a tenu à la mi-décembre sa première « Conférence nationale », réunissant à Bareilly, en Uttar Pradesh, des représentants de 12 États indiens.


    Incinérateurs


    En aval, comme Delhi - vu la pauvreté de sa planification urbaine - dispose de moins en moins de terrains pouvant servir de sites d’enfouissement, la municipalité a décidé de construire trois incinérateurs à déchets, en jurant qu’ils seraient parfaitement sûrs sur le plan de la santé publique. Espérant faire d’une pierre deux coups, elle plaide que ces incinérateurs seront également utilisés pour produire de l’électricité qui pourra approvisionner la ville. Plusieurs experts environnementaux font valoir que la production d’électricité sera insignifiante, vu la faible valeur calorique des déchets organiques indiens. Ensuite, ils objectent que ces incinérateurs risquent d’être très polluants. Ils doutent que toutes les précautions seront prises pour éviter d’y brûler des déchets - le plastique en particulier - dont la combustion produit des gaz toxiques comme la dioxine.


    L’un des incinérateurs est situé à Okhla, dans le sud de la ville, à proximité de trois hôpitaux et de quartiers résidentiels où vivent 600 000 personnes. L’année dernière, le ministre de l’Environnement d’alors, Jairam Ramesh, s’est rendu sur les lieux de l’usine à la demande de résidents qui s’étaient mobilisés contre sa construction. Le ministre, qui n’a pas la langue dans sa poche, a estimé que les autorisations environnementales avaient été d’évidence données sans audiences publiques préalables dignes de ce nom, mais que 70 % des travaux ayant été complétés au moment de sa visite, il n’y pouvait pas grand-chose.

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    Usha Devi au travail

    Un microbidonville musulman de recycleurs de papier, installé dans le cimetière d’une mosquée, à Delhi. La ville compte 350 000 éboueurs et recycleurs, dont 40 000 sont des enfants. L’organisateur syndical Shashi Bhushan, fondateur de l’une des rares associations de défense des éboueurs qui existent en Inde.
     
     
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