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    Toutes les 22 minutes

    Quand les femmes ont-elles obtenu le droit de vote au Québec ? En 1940, une trentaine d’années après les autres Canadiennes. En France ? En 1944, près d’un siècle après l’application du suffrage universel masculin. En Inde, elles l’ont obtenu en même temps que les hommes, à la proclamation de l’indépendance en 1947. Il était hors de question, pour les « pères fondateurs », que les mâles entrent seuls dans la modernité démocratique indienne. Le geste était révolutionnaire. Sauf que 65 ans plus tard, l’égalité des droits pour la majorité des femmes indiennes demeure une vue de l’esprit. Comme le disait si bien, en entrevue au Devoir, Maya Jribi, secrétaire générale du Parti républicain tunisien : « On peut avoir la meilleure constitution du monde, mais la pire des réalités. »

    La pire des réalités indiennes s’est exprimée il y a une semaine avec le viol abominable d’une jeune femme de 23 ans, étudiante en physiothérapie, par sept hommes dans un autobus à Delhi. Elle repose toujours à l’hôpital dans un état critique. Tous les détails dans la presse indienne, qui n’a pas beaucoup de scrupules à en donner… Ce viol collectif et la violence inouïe avec laquelle il a été commis ont ameuté les médias et profondément choqué l’opinion publique. Depuis, la capitale, secouée par un immense ras-le-bol, a été le théâtre de manifestations en série de milliers de personnes, des femmes et des étudiantes écoeurées par ce viol - en Inde, un viol est commis toutes les 22 minutes - et ce qu’il recouvre - les violences et les harcèlements sexuels quotidiens, petits et grands, que leur fait subir la société phallocratique avec laquelle elles doivent composer, tous les jours, partout, tout le temps, dans la rue, dans le métro, dans l’autobus, au travail, à la maison… Ce week-end encore, des manifestants par centaines, surtout des jeunes, ont envahi le quartier gouvernemental, bravant l’interdiction policière… pour se voir dispersées, absurdement, par les canons à eau et les gaz lacrymogènes !

     

    ***


    Vendredi dernier, la National Rifle Association a proposé qu’en réaction au massacre des écoliers de Newtown, des policiers armés soient postés aux portes de chacune des écoles des États-Unis. La bêtise de cette suggestion dépasse l’entendement. Parlons police plutôt que transformation des mentalités. C’est un peu la tournure qu’a prise la réflexion autour du viol commis à Delhi. Les politiciens ont défilé devant les caméras pour promettre de faire en sorte que la police et les tribunaux s’attaquent plus efficacement à ce fléau. Le gouvernement a promis, en catastrophe, de faire appliquer le règlement qui interdit de doter les autobus de vitres teintées…


    Vrai que l’industrie du transport par autobus est dangereusement mal contrôlée - la victime est montée dans un véhicule privé qu’elle croyait public - et que la justice endormie est pour les violeurs la garantie de pouvoir violer impunément. Mais ces considérations balaient sous le tapis le problème de fond, celui qui consiste pour l’homme indien à ne pas considérer la femme comme une citoyenne à part entière. À commencer par les policiers pour qui, la plupart du temps, une femme qui se plaint d’avoir été agressée est une femme qui le cherchait.


    L’Inde demeure un pays où continuent de se commettre régulièrement des crimes d’honneur, où le foeticide féminin demeure une pratique répandue, où la divorcée est une femme ostracisée parce que hors mariage, point de salut, où l’on tue pour « sorcellerie », où l’on marie les fillettes… La présence des femmes sur le marché du travail demeure le fait d’une toute petite minorité. La culture indienne a toujours beaucoup de mal à voir les femmes occuper l’espace public. Encore que cet ultraconservatisme soit mis à mal par la modernisation de la société - et le « y en a marre ! » de plus en plus de femmes de toutes conditions sociales. Ne désespérons pas ! L’Inde est un grand pays diversifié. Les comportements réactionnaires sont plus prégnants au nord qu’au sud et dans le nord-est.


    ***


    Mais « pourquoi a-t-il a fallu un événement d’une telle brutalité pour déclencher notre indignation ? », demande dans la revue Tehelka sa rédactrice en chef Shoma Chaudhury. « Pourquoi les centaines d’autres histoires de viol n’ont-elles pas suffi à nous donner mauvaise conscience ? » Poser la question, c’est y répondre en bonne partie. « La dure vérité, écrit-elle, c’est que le viol n’est pas un comportement déviant en Inde ; c’est endémique, presque culturellement approuvé. » Elle ajoute : « Le fait que les juges suggèrent souvent aux victimes de viol d’épouser leur agresseur pour éviter d’avoir à vivre l’enfer d’une vie rejetée par la société est un signe de la bestialité de nos idées à l’égard des femmes. »


    Le hasard a voulu que le magazine rival, Outlook, porte-voix de la classe moyenne urbaine, publie la semaine dernière son grand sondage annuel, et largement bidon, sur la vie sexuelle des Indiens. Sondage dans lequel, au demeurant, 73 % des répondants estiment que l’inceste représente un grand problème dans la société indienne. « Les agresseurs ne sont pas tous des psychopathes dans des autobus, dit de son côté Mme Chaudhury. Ce sont les pères, les maris, les frères, les oncles, les amis… » Mais là-dessus, chape de silence.

     
     
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