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    Archaïsme américain

    La tuerie de Newtown, au Connecticut, va peut-être relancer le débat — constamment étouffé, victime de l’intimidation d’un puissant lobby et de profonds atavismes culturels — sur le port d’armes aux États-Unis. Ou du moins, sur certaines restrictions à ce port d’armes. Même si l’événement ne représente au fond qu’un drame de plus dans une longue et sanglante série typiquement américaine, il est possible que ce pas supplémentaire dans l’horreur — le massacre de tout-petits, dans une école élémentaire — puisse rouvrir la discussion, au-delà des larmes de circonstance, comme celles de Barack Obama vendredi après-midi.

    Depuis 1791, année de l’adoption du deuxième amendement à la Constitution des États-Unis, le droit de porter des armes — pour chasser, pour se protéger contre les agressions, contre la tyrannie intérieure ou extérieure (à la fin du XVIIIe siècle, le ressentiment antibritannique et le souvenir de la sujétion à l’Empire restaient vifs) —, ce droit âprement défendu par une partie importante de la société, et par la majorité des élites politiques, fait partie de ces curiosités états-uniennes qui laissent pantois le reste du monde développé.

    L’« exceptionnalisme » américain est fondé sur une histoire souvent admirable, faite d’esprit pionnier, d’ouverture aux nouveaux arrivants, de dynamisme économique… Il est orgueilleusement invoqué par les politiciens de ce pays — républicains, mais aussi démocrates — pour justifier un statut moral, politique et stratégique supérieur à celui de tous les autres États du monde. Mais il ressemble de plus en plus à un archaïsme lourd à porter. Sur bien des plans, la société américaine, dans ses exceptions bizarres, n’apparaît plus du tout comme un modèle ou une inspiration.

    Militairement, les États-Unis se trouvent dans une phase de repli qui ne se l’avoue pas. Économiquement, la reprise reste tout au plus modeste. Quant à l’impasse politique, elle est désormais constitutive de la vie parlementaire et des relations entre le président et les autres élus. Les élections de 2012, conduites avec des sommes ahurissantes d’argent, avec des règles qui datent du début du XIXe siècle, ont donné à voir et à entendre un argumentaire, un débat public et une démocratie en pleine régression.

    En 2010, Barack Obama a bien réussi à faire adopter une réforme de l’assurance maladie qui — même si elle offre à la majorité une protection médicale toujours en deçà de ce que connaît le reste du monde développé — rapproche les États-Unis de la norme occidentale. Mais voilà encore un domaine où l’exceptionnalisme américain, fondé sur l’idée d’un « chacun pour soi » censé être garant de liberté, de dynamisme et d’inventivité, ressemble bien davantage — vu de Paris, de Berlin ou de Montréal — à une arriération qu’à un progrès digne d’être imité.

    ***

    Le port d’armes est un autre de ces éléments fondamentaux, constitutifs de l’exceptionnalisme américain, même si les traditions et les pratiques législatives — dans ce pays décentralisé — varient d’un État à l’autre, voire d’une localité à l’autre. Mais parmi une fraction non négligeable des Américains, il existe un véritable fétichisme de l’arme à feu. Motif d’orgueil pour les uns, mais de honte pour les autres… peut-être minoritaires, mais en nombre probablement croissant.

    Passons sur les détails, et notamment sur ce que devrait être le degré de contrôle souhaitable… ou simplement possible, dans tel ou tel contexte social ou national. Il se peut que certains exagèrent dans leur volonté d’interdire, qui peut aller jusqu’au harcèlement ou à l’opprobre contre le chasseur ou le collectionneur honnête. D’un pays à l’autre, la corrélation présumée entre le nombre et le contrôle des armes à feu, et la fréquence des homicides, n’est pas toujours aussi simple qu’on le dit.

    Mais les États-Unis partent de si loin, ils appartiennent à une telle catégorie « extrême » dans le monde développé — tant pour le laxisme législatif que pour le nombre de meurtres au pistolet ou au fusil (80 % de tous les homicides du monde développé !) — que la corrélation est ici évidente. Les Américains et leur rapport pathologique aux armes à feu : un cas criant qui plaide en faveur de contrôles et de réglementations accrus.

    Mais cette question est si politique aux États-Unis et la droite tonitruante (malgré sa défaite à la présidentielle) a tellement réussi à inhiber le débat que même un Barack Obama, qui en avait parlé en 2008 (lorsqu’il voulait notamment ramener le bannissement des armes dites d’assaut), n’a rien fait par la suite et s’est tenu honteusement coi tout au long de la campagne de 2012. Trouvera-t-il aujourd’hui le courage d’affronter les traditions du « Vieux Sud » et les arguments tordus de la National Rifle Association ?

    François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio.

     
     
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