L’APEC et ses fantômes
Loin d’être un lieu de vraie coopération, et nonobstant le commerce, évidemment important entre les États de l’Asie et des Amériques (44 % des échanges mondiaux), l’APEC et ses réunions nous donnent à voir, en coulisses, toute une série de tensions, de rivalités, de discussions parallèles.
Car l’APEC n’est ni un traité de libre-échange, ni une association politique, ni même une source de réglementation commerciale. Mais c’est un endroit où des choses intéressantes se produisent, derrière les podiums et les déclarations officielles.
Durant les pauses de cette grand-messe, les États-Unis ont ainsi réuni - séparément et au grand dam de Chinois contrariés parce qu’exclus - une dizaine de leurs meilleurs alliés de la région, pour y discuter d’un éventuel accord de libre-échange. Parmi ces amis de Washington : le Japon, le Mexique, Singapour… et jusqu’au Vietnam, l’ancien ennemi mortel.
Il faut dire que la Chine a elle-même pour objectif de conclure un accord de libre-échange à trois, avec le Japon et la Corée du Sud. Dans ce cas-ci, ni amitiés ni affinités politiques : simplement l’impérieuse nécessité de commercer, entre voisins immédiats… même si l’on se déteste. Au demeurant, ce projet-là reste un projet.
Car le non-dit de Vladivostok, c’est aussi la montée des tensions stratégiques et des nationalismes hostiles en Asie, qui ont fait de nouvelles étincelles au cours de l’été. L’enjeu ? Quelques petits archipels que Pékin revendique pour la Chine, au mépris de tous ses voisins. Et au-delà, la définition d’un nouvel « espace vital » maritime pour la Chine. Avec des déclarations quasi guerrières, et d’incroyables manifestations de haine antijaponaise, dans plusieurs villes chinoises au cours du mois d’août.
Le passé impérialiste et violent du Japon dans la région a laissé de profondes blessures, qui suppurent encore. Mais aujourd’hui, l’impérialisme régional ne siège plus à Tokyo.
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À Vladivostok, une autre affaire - en apparence bien lointaine des affaires de l’Asie-Pacifique et du nouvel impérialisme chinois - est tombée samedi sur la table, lors du tête-à-tête entre Stephen Harper et Vladimir Poutine. Car c’est la veille, et à cet endroit, que le Canada avait annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran.
L’Iran, mais aussi la Syrie derrière, est un proche allié de Moscou. Le Canadien a répété au Russe devant lui qu’il est absurde de soutenir le despote de Damas. Lequel, le dos au mur, déploie tout son arsenal (russe) dans la répression des insurgés et des populations civiles. Mais ce n’est pas M. Harper, leader d’un petit pays occidental très aligné, qui allait faire changer d’avis le président d’une ex-superpuissance connu pour son obstination.
Malgré le très mauvais état des relations entre l’Iran et l’Occident, malgré le crescendo, depuis six ans, des sanctions et des mesures de boycottage contre Téhéran par l’ONU et l’Union européenne, peu de pays - hormis les États-Unis et Israël - sont allés jusqu’à rompre tout rapport diplomatique avec le régime des ayatollahs.
Il y a moins de deux ans, la Grande-Bretagne avait subi, en plein Téhéran, l’attaque de son ambassade et d’un local consulaire. Ce grave incident avait rappelé la brutalité de certains Iraniens dans leur rapport à l’immunité diplomatique d’autrui. Mais, également, on s’est alors souvenu qu’il existait encore, oui, sur le territoire iranien en 2010, une représentation diplomatique de la Grande-Bretagne… l’allié le plus proche des États-Unis, avec Israël et le Canada.
Indépendamment de ce qu’on peut penser du régime iranien en 2012 - de son mépris des droits et libertés, de l’écrasement sanglant du mouvement démocratique de 2009, ou de son soutien actuel à Bachar el-Assad -, le geste du Canada apparaît aujourd’hui comme une mesure extrême. Il confirme qu’Ottawa se trouve désormais dans le petit camp des « faucons » occidentaux.
Faucon, M. Harper… mais pas au point, toutefois, d’aller refaire le coup, juste après, à un autre pays qui a pourtant, lui aussi, une sérieuse ardoise en matière de droits de l’homme. Dans les heures qui ont suivi l’annonce de la rupture avec l’Iran, le Canadien se rendait voir son nouvel ami Hu Jintao, pour parler d’un approfondissement des relations économiques avec Pékin. En oubliant cette fois d’évoquer les prisonniers politiques, pourtant bien plus nombreux en Chine qu’en Iran.
François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio
et lire ses textes à l’adresse http//blogues.radio-canada.ca/correspondants.








