Afrique du Sud - La grève des mineurs fait tache d’huile
L’Afrique du Sud rend hommage jeudi aux 44 morts de la mine de Marikana, mais la question des salaires n’est pas résolue et la grève a fait tache d’huile. Plusieurs centaines de foreurs ont débrayé mercredi pour réclamer des augmentations dans une autre mine de platine voisine appartenant à l’exploitant sud-africain Royal Bafokeng Platinum qui emploie 7000 salariés près de Rustenburg, où la situation restait cependant calme. Une autre mine de platine est aussi sous la pression de ses salariés à Thembelani, exploitée par le géant anglo-sud-africain Anglo American Platinum (Amplats), sommé de répondre d’ici vendredi à tout un cahier de doléances.
La situation à Marikana, où aura lieu l’une des cérémonies d’hommage aux victimes jeudi, était calme. Plusieurs foreurs y sont toujours en grève, expliquant vouloir la libération des 259 mineurs arrêtés le 16 août et les hausses de salaires réclamées.
Attaqué sur la question sociale par le jeune tribun populiste Julius Malema, le président sud-africain Jacob Zuma est allé à la rencontre des mineurs de Marikana, théâtre d’une grève sanglante et où le travail est loin d’avoir repris. S’adressant à une foule d’environ 2000 mineurs et épouses de mineurs, il les a appelés au calme. Les affrontements sur ce site où le groupe britannique Lonmin extrai du platine ont fait 44 morts, dont 34 tombés sous les balles de la police jeudi dernier.
Les images terribles des morts de la mine de Marikana ont douloureusement rappelé à l’Afrique du Sud que la violence est une composante de son histoire nationale, tant dans les conflits sociaux que dans l’arène politique. Le droit, chèrement acquis, de manifester est source de dérives, a déploré mardi le prix Nobel de la paix Desmond Tutu. « Lorsque nous manifestons, nous exigeons, détruisons, pillons. Nous ne nous soucions pas de savoir si nos exigences sont raisonnables et quels sont les moyens utilisés », a-t-il accusé.
Avant Marikana, un conflit social en 2006 avait été encore plus meurtrier. Des gardes de sécurité s’étaient mis en grève. En trois mois, 60 non-grévistes avaient été tués, la plupart jetés depuis des trains en marche.
De tels comportements sont « un héritage de l’apartheid », estime le chercheur Sylvester Maphosa, expert des questions de sécurité. Au fil des années de lutte contre le régime raciste, les militants, désespérant de se faire entendre, avaient peu à peu abandonné les méthodes non violentes pour passer à la lutte armée. Le régime de l’apartheid n’était pas en reste, évidemment. Entre les tirs sur les foules de manifestants et les tortures d’opposants, la violence était un moyen admis pour museler la contestation. Pendant la marche vers la démocratie, les affrontements entre partis noirs rivaux ont également été meurtriers. Le supplice du collier était un moyen radical de se débarrasser des rivaux, en leur nouant autour du cou un pneu rempli d’essence enflammée.
« En Afrique du Sud, nous avions l’habitude de justifier la violence par le fait que nous combattions le système, explique M. Maphosa, mais lorsque le système a été abattu [en 1994], nous n’avons pas déposé les armes. Nous n’avons pas fait de bilan. Et nous avons hérité de ces pratiques. » Une génération plus tard, le langage public a gardé des traces de cette époque. Chants et slogans de la lutte contre l’apartheid, par exemple, sont toujours les hymnes de ralliement dans les conflits sociaux.
À contre-courant de certains analystes, la politologue de l’Université du Cap, Cherell Africa, estime néanmoins que la société sud-africaine n’est pas intrinsèquement violente, mais que la violence actuelle est attisée par « les inégalités toujours plus criantes entre très riches et très pauvres dans le pays ».
Bien que le gouvernement se soit attaqué à la très grande pauvreté en créant un système d’allocations, environ 40 % de la population est toujours classée comme pauvre, selon les critères officiels.
Les actes et les paroles violents sont une façon « d’exprimer une forme de désespoir », affirme Lisa Vetten, membre d’une organisation de défense des démunis. « Les gens ont des aspirations, mais ils n’ont aucun moyen de les réaliser. La violence et la criminalité sont un moyen de se forger un statut, lorsque les voies normales vous sont fermées », constate-t-elle.








