Crise de l’euro - L’enterrement
Jusqu’à tout récemment, l’implosion de la zone euro était une hypothèse formulée quasi exclusivement par des économistes. Voilà que les limiers de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel viennent de nous apprendre que les banques, les grandes entreprises, les assureurs, les fonds d’investissement, les gestionnaires de fortune, les fonds de pension et autres ont intégré dans leurs opérations quotidiennes la variable suivante : l’enterrement prochain de la monnaie unique.
Depuis des mois maintenant, des économistes réputés, et tous américains, tous enseignants et non employés par une banque ou une grande compagnie, ont estimé que la structure de l’euro, le mandat imposé à ses dirigeants et les énormes dissemblances constatées entre les économies des divers pays de la zone permettaient d’avancer que la monnaie unique était condamnée à une mise entre parenthèses. Point.
À n’en pas douter, ces avis, ou plutôt ces analyses maintes fois répétées, ont convaincu suffisamment d’acteurs européens influents pour que ces derniers traduisent dans les faits les conclusions de Joseph Stiglitz, Paul Krugman et consorts. À ces études communiquées il y a un an et davantage s’est ajouté un lot d’anxiété découlant de faits majeurs et plus récents. Un, la Grèce est décidément un cas désespéré. Deux, l’Espagne et ses banques sont dans la dèche. Trois, rien ne dit que le plus haut tribunal allemand va juger, en septembre, que le Mécanisme européen de stabilisation (MES) est en phase avec les exigences constitutionnelles.
Au ras des pâquerettes, cela a débouché sur ceci : les banques se financent localement. Autrement dit, les allemandes ne prêtent plus aux françaises et inversement. Pire, les journalistes de Der Spiegel affirment que lorsque des filiales espagnoles ou italiennes d’établissements allemands ont demandé à leurs sièges sociaux une addition d’argent frais, elles se sont fait répondre de contracter un prêt auprès de la BCE. En clair, les euros concentrés en Allemagne doivent rester en Allemagne. Idem, mais dans des proportions moins importantes, en France et ailleurs.
Cela a débouché également sur ceci : au sein du géant néerlando-britannique du pétrole Shell, tous les véhicules financiers libellés en euros et contenus dans son trésor de guerre avoisinant les 17 milliards ont été transformés en bons du Trésor américains ou déposés dans des banques américaines. D’autres entreprises ont imité Shell, mais, surtout, des compagnies d’assurances de personnes ont fait ce que les banques avaient déjà réalisé.
Résultat net de cette stratégie logeant à l’enseigne du « Sauve qui peut ; tous aux abris », on a observé un assèchement net de capitaux. On calcule qu’au terme des deux derniers trimestres hivernaux pas moins de 200 milliards de dollars ont été exportés en dehors de la zone euro. Conséquemment, la circulation de capital privé ayant fondu comme neige au soleil, les banquiers centraux ont pris le relais. Mais encore ? Selon les propos de Thomas Mayer, jusqu’à tout récemment économiste en chef de la Deutsche Bank, cela signifie que le risque d’une implosion de l’euro a été transféré aux contribuables, aux citoyens. Ce n’est pas tout.
Au sein du cénacle rassemblant chefs d’État et ministres, la sortie, mais non encore la fin, de la zone euro n’est plus un tabou. Au cours de la semaine dernière et seulement elle, les chefs de la diplomatie finlandaise et autrichienne ont estimé, dans des termes évidemment divers, qu’il est du devoir de tous les dirigeants de se préparer à une possible mort de l’euro, au pire, et à une sortie de la Grèce, au mieux. En ce qui concerne ce dernier pays, Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg mais surtout président de l’Eurogroupe, a affirmé publiquement et pour la première fois, à ce que l’on sache, que la « sortie de l’euro est gérable. » Autrement dit, derrière les rideaux on travaille sur cette éventualité.
Tous les faits et gestes évoqués ont un dénominateur commun qui a ceci de très riche qu’il lève le voile sur la possible suite. Le dénominateur ? Les banques, les assurances et autres ont fait ce que l’on sait en faisant le pari qu’après la Grèce, l’Espagne, l’Italie et le Portugal vont réadopter leurs monnaies nationales. La suite ? Il est probable que l’on assiste à l’émergence d’une zone « mark » regroupant, outre l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et probablement la France. Chose certaine, ce scénario dessiné il y a plus deux ans de cela par un économiste allemand a gagné passablement, si l’on peut dire, de galons.
En attendant, force est de constater que la majorité des dirigeants européens ont été les chevaliers de l’incurie.








