L’express du cancer
New Delhi – Le train 339 passe par Bathinda, au Pendjab, vers 21 heures tous les soirs. L’express du cancer, comme on s’est évidemment mis à l’appeler. Y montent quotidiennement environ 70 personnes, hommes, femmes et enfants, atteintes de leucémie, de cancer des yeux, du nez, de la gorge, de l’oesophage, du sein, des testicules… Le train entre en gare le lendemain matin au lever du soleil à Bikaner, 326 km plus loin, dans l’État voisin du Rajasthan, où ils vont subir leurs traitements à l’Acharya Tulsi Regional Cancer Treatment and Research Centre, créé en 1942 par le maharaja local pour soigner un fils cancéreux qui n’allait pas en réchapper. S’ils en avaient les moyens, ces malades iraient sûrement dans un hôpital privé situé à proximité. L’Acharya Tulsi est un hôpital gouvernemental - et dont les services sont donc largement gratuits. Il est réputé pour la qualité de ses soins, ce qu’on n’entend pas souvent dire d’un établissement du réseau hospitalier public en Inde. Les patients retournent le jour même par le train qui remonte à Bathinda.
Bathinda est située dans la région agricole du Malwa, grand producteur de coton. Vivent au Malwa 60 % des 25 millions d’habitants de l’État du Pendjab que la « révolution verte », lancée au milieu des années 1960, a transformé en grenier de l’Inde. Le Pendjab est l’un des États les plus prospères du pays, d’une certaine manière. Près de cinquante ans plus tard, il souffre d’une crise de santé publique aiguë, une hécatombe manifestement liée à l’utilisation excessive de pesticides, mais devant laquelle les gouvernements, de Delhi comme de Chandigarh, commencent à peine à ouvrir les yeux. De ceinture agricole à ceinture du cancer. Les chiffres gouvernementaux disent que le cancer tue en moyenne 300 personnes par année dans le Malwa, chiffres dont certains sont convaincus qu’ils sous-évaluent la réalité. Une étude menée l’année dernière, avançant le chiffre effrayant de 8000 morts l’an, a donné lieu à une pluie de promesses électorales.
L’Acharya Tulsi est une machine énorme qui soigne 60 000 malades du cancer par année ; les deux tiers d’entre eux sont Pendjabis. « Beaucoup arrivent ici alors qu’ils en sont au stade secondaire ou tertiaire de la maladie, ce qui dénote que le diagnostic n’a pas été établi ou l’a mal été au départ », explique le directeur de l’hôpital à la revue The Week. Dans le seul district de Muktsar - sous-région du Malwar -, où sont rapportés 1100 décès dus au cancer depuis dix ans, il n’existe pas un seul hôpital public capable d’effectuer des tests de dépistage. Restent les charlatans. Il aura récemment fallu les décès d’un député de Muktsar et de l’épouse du premier ministre de l’État pour que le gouvernement se réveille et débloque des fonds destinés à la lutte contre le cancer et au soutien des malades.
Les pesticides - et les fertilisants - sont entrés dans l’eau, la chaîne alimentaire, le lait maternel. Outre le taux de cancer, on observe une incidence accrue de stérilité, fausses couches, naissances prématurées et déficiences mentales. Les médecins recommandent à leurs patients de passer à l’eau en bouteille. Encore faut-il en avoir les moyens. Sinistre segment de marché pour les embouteilleurs, qui prennent déjà trop de place.
Il est prouvé que presque tous les pesticides sont cancérigènes. Le Pendjab « consomme » presque la moitié de tous ceux utilisés dans le pays. On se chamaille dans la communauté médicale et scientifique sur les causes précises de la flambée de cancers dans le Malwa. L’Inde souffre d’une absence généralisée de recherches épidémiologiques ; c’est un vide que l’industrie ne se gêne pas pour exploiter. Les corrélations épidémiologiques sont pourtant criantes. Il saute aux yeux, prêchent beaucoup d’experts, mais dans le désert, que les fermiers sont aujourd’hui pris dans un « cloaque de toxicité » et que l’Inde paie aujourd’hui le prix d’une révolution verte incontrôlée.
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L’industrie des pesticides est ici un marché qui croît de 3 % par année. Promotion de l’agriculture organique ? Vue de l’esprit. Une étude datant de 2010 de l’Institut national d’études avancées de Bangalore a montré que « les agriculteurs ne possédaient pas les connaissances de base pour utiliser les pesticides ». Ils font des cocktails de produits chimiques, arrosent abusivement leurs champs. Les informations sur les dangers du produit sont inadéquates, puisque si elles existent, elles ne sont pas rédigées dans la langue locale ni n’utilisent de pictogrammes. Soixante-neuf % des répondants à l’étude ont indiqué que, pour tout équipement de protection pendant les arrosages, ils se couvraient le visage avec une serviette.
Il n’y a guère plus toxique que l’endosulfan. Des cas graves d’empoisonnement se sont produits au Kerala et au Karnataka parmi les travailleurs dans les plantations de noix de cajou. Les 170 pays signataires de la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants, qui a force de loi, ont convenu en mai 2011 de bannir l’utilisation de l’endosulfan. La Chine, l’Ouganda et l’Inde, qui en est le plus grand producteur mondial, bénéficient toutefois d’une exception qui leur donne dix ans pour mettre fin à son usage. L’endosulfan entre dans l’arrosage des champs indiens de coton, de noix de cajou, de thé, de raisins et de cardamome, entre autres… Ce qui appelle la question suivante, bien entendu : qu’est-ce qu’en aval les consommateurs avalent ?
C’est dans ce contexte que le gouvernement Charest jure, assure, garantit que l’amiante québécois exporté en Inde sera utilisé de façon à ne pas mettre en danger la santé des Indiens. Tout va très bien, madame la marquise.








