Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

Maroc - La victoire de l’islamisme modéré ?

Le 10 juin dernier, à Rabat, des milliers de manifestants ont dénoncé l’inaction du gouvernement face au coût de la vie.
Photo : Agence France-Presse Abdelhak Senna Le 10 juin dernier, à Rabat, des milliers de manifestants ont dénoncé l’inaction du gouvernement face au coût de la vie.

Il n’y a pas qu’en Tunisie et en Égypte que les islamistes accèdent aux commandes de l’État. Lui aussi entraîné par la vague de contestation du Printemps arabe, le Maroc a procédé à des réformes qui ont pavé la voie aux islamistes, aujourd’hui au gouvernement. La modération et le pragmatisme dont ils ont fait preuve dans un premier temps dureront-ils ?


Assise au bout de la table dans un restaurant d’hôtel, la journaliste et photographe dans la jeune trentaine Leïla Gandi répond sans ambages aux questions des Nord-Américains et des Européens sceptiques devant l’appel au port du voile obligatoire lancé par des députés islamistes du Parlement marocain. « Je n’ai pas peur du tout que cela soit imposé. Ce n’est pas une idée répandue chez les élus, même islamistes. Ce ne sont que des voix minoritaires. »


La globe-trotter, dont la tenue vestimentaire ne pourrait être plus occidentale, va plus loin pour dissiper les doutes de ses interlocuteurs. « Le PJD [Parti de la justice et du développement, islamiste] a été élu par le peuple. Si les Marocains sont insatisfaits, ils retourneront dans la rue comme ils le font presque tous les jours depuis des années ! »


Toujours habités par l’esprit contestataire du Printemps arabe, bien des Marocains sont en effet impatients de voir le nouveau gouvernement tenir les promesses qui l’ont porté au pouvoir lors des législatives de novembre dernier. Or, celles-ci ont très peu à voir avec la religion.


À l’instar des autres pays arabes secoués par la contestation populaire, ce sont le manque d’emplois et la corruption au sommet de l’État qui ont surtout animé les Marocains. Le Mouvement du 20 février (M20), fer de lance de la contestation populaire au Maroc, s’est mobilisé dès 2011 pour réclamer « plus de réformes et de justice sociale », de même que de meilleures perspectives d’emploi pour les jeunes diplômés. Sur les 200 000 diplômés qui arrivent sur le marché chaque année, seuls 80 000 parviennent à se dénicher un emploi. Le roi du Maroc, Mohammed VI, a longtemps signé des lettres personnalisées sommant l’administration publique de trouver un emploi aux jeunes diplômés. Document en main, ceux-ci sonnent aujourd’hui à la porte du gouvernement pour obtenir leur dû…


Au lendemain de son élection, le leader du PJD et chef du gouvernement, Abdelillah Benkirane, a appelé au dialogue « au plus tôt » avec le M20. Et parmi ses principaux engagements, on compte celui de ramener le chômage de 9,1 à 8 % d’ici 2016. Le défi est encore plus grand chez les jeunes résidant en ville, ceux-là mêmes qui forment le coeur du mouvement de contestation : le taux de chômage dans cette tranche de la population frise les 25 %.


Lourde commande pour un parti au pouvoir pour la première fois de son histoire, qui doit de surcroît satisfaire la majorité de la population s’il veut remporter à nouveau les élections. Ce qui laisse a priori bien peu de place dans l’ordre du jour gouvernemental aux questions de valeurs et de religion et à un programme extrémiste.


Contrairement à leurs homologues tunisiens ou égyptiens, les islamistes du Maroc voient leur marge de manoeuvre limitée par une figure politique quasi sacrée : le roi.


Le roi, un rempart


Face au mouvement de contestation qui agitait le royaume, Mohammed VI a certes procédé à des réformes qui ont culminé avec l’adoption d’une nouvelle constitution en juillet 2011. L’élection du PJD et la détention d’un pouvoir réel par le premier ministre en sont d’ailleurs des conséquences directes. Mais le roi, dont la critique reste formellement interdite, conserve l’essentiel du pouvoir exécutif, outre un pouvoir religieux, que lui confère son titre de « commandeur des croyants ». Il garde ainsi la main haute sur le Conseil supérieur des oulémas, seule institution marocaine habilitée à prononcer des fatwas (avis religieux).


« Le roi est un véritable ciment national », résume la députée Fatiha Layadi, du parti Authenticité et modernité, proche de la monarchie. Bien que des critiques à l’égard du monarque se fassent parfois entendre dans l’intimité des salons - nous l’avons constaté à quelques reprises lors de notre séjour -, la démission du roi ou la fin de la monarchie n’a jamais été exigée par les manifestants. « C’est quelque chose que personne n’oserait demander », confirme Leïla Gandi.


Malgré ce garde-fou, l’arrivée des islamistes au pouvoir ne manque pas de soulever des craintes à long terme. Leur bilan reste mince, mais certains voient poindre les indices d’une éventuelle radicalisation.


Dans son numéro de fin juin, l’hebdomadaire Jeune Afrique faisait d’ailleurs sa manchette d’un dossier intitulé « Vers un “ordre halal” au Maroc ? » Des artistes tirent en effet la sonnette d’alarme, alors que des membres du PJD appellent à un « art propre » et jugent certains spectacles immoraux. Le ministre de la Communication a soulevé un débat national en avril en annonçant que les deux chaînes de télévision nationale étaient désormais obligées de passer quotidiennement l’appel à la prière, de retransmettre la prière du vendredi et de diffuser 52 minutes par semaine d’émissions religieuses, en plus de s’abstenir de mettre en ondes des publicités faisant la promotion des jeux de hasard.

 

Les dérives


Autre sortie fracassante en fin de semaine dernière : après qu’un imam radical eut demandé la peine de mort pour un journaliste ayant défendu la liberté sexuelle, un député du PJD a déclaré que « tout acte sexuel à l’extérieur du mariage est considéré comme un acte de débauche, un crime » (l’adultère est interdit par la loi marocaine, mais il est en réalité assez toléré). « Les philosophies permissives qui sont nées en Europe ont-elles amélioré les relations familiales et sociales là-bas ? Je ne pense pas », a-t-il ajouté.


C’est justement cette « dérive » qui inquiète Rafid Abdu, un jeune diplômé de sciences politiques récemment rentré des États-Unis. « Je crains que petit à petit, les actions ou les exigences du PJD ne finissent, à la longue, par être envahissantes et n’islamisent la société de façon trop conservatrice, confie-t-il. Je ne veux pas que l’on décide pour moi et pour les autres quoi faire. »


D’autres Marocains aux penchants libéraux sont encore plus catégoriques. Pour la députée Layadi, le temps n’y changera rien, puisque le radicalisme serait dans la nature même de l’islamisme. « L’islamisme modéré, ça n’existe pas, clame-t-elle. Nous avons notre propre islam [au Maroc]. Nous n’avons pas besoin d’en importer d’autres types. »

 

Collaborateur

***

L'auteur est allé au Maroc en tant que fellow de l'Alliance des civilisations, un organisme des Nations Unies

 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel