Afrique - Dadaab et notre volonté humanitaire
Près d’un demi-million de réfugiés somaliens sont prisonniers de l’archipel inhospitalier et désordonné qu’est le complexe de camps de réfugiés de Dadaab, dans l’est du Kenya.
Répondre aux besoins vitaux des réfugiés de Dadaab est un cauchemar sur le plan de la logistique et de la sécurité que vivent tant les résidants que les dispensateurs de soins humanitaires, aux prises avec un cycle de besoins aigus et d’actions de secours essentielles. Eau, nourriture, médicaments : il faut tout se procurer, expédier, entreposer et distribuer jour après jour, année après année.
Lieu de vie permanent
Des générations grandissent dans les camps qui existent depuis déjà 20 ans. D’abord considérés comme une solution temporaire, ils sont maintenant un lieu de vie quasi permanent. Les trois quarts des réfugiés sont des femmes, des enfants et des personnes âgées. Incapables de travailler officiellement ou de quitter les camps, moins de 2 % de ces Somaliens pourraient être relogés ou réinstallés ailleurs s’ils le voulaient.
Ils ont fui la malnutrition, l’insécurité ou les conflits, parfois les trois. La population de Dadaab ne survit que grâce à l’aide internationale. Les réfugiés ne peuvent pas retourner dans leur pays déchiré par la guerre, la Somalie, et ils n’ont que peu d’espoir d’éviter les camps.
En plus de la précarité de leurs conditions de vie, on assiste également à une détérioration de la sécurité. Les attaques autour des camps et un peu partout sur le sol kényan se sont multipliées au cours de la dernière année. Le gouvernement kényan a tenté de maintenir l’ordre, en mettant entre autres des agents de sécurité à la disposition des travailleurs humanitaires, mais leurs efforts ont des limites.
Diminution de personnel
C’est la situation à laquelle doivent faire face le personnel de Médecins sans frontières (MSF) et les autres travailleurs humanitaires. Nous devons éviter les attaques commises au hasard et les détonations d’engins explosifs improvisés tout en continuant à rester accessibles et opérationnels de façon à comprendre et maîtriser les besoins critiques et changeants des réfugiés et y répondre. Malheureusement, en raison de l’augmentation des attaques et de la menace bien réelle d’enlèvements, de nombreuses organisations humanitaires ont réduit leur personnel et leurs activités dans les camps au strict minimum. Elles ont augmenté leurs mesures de sécurité tout en limitant leurs activités pour tenter de réduire les risques auxquels elles s’exposent en apportant leurs services de soutien vitaux.
Malgré une diminution du personnel international à Dadaab, MSF a continué d’offrir des soins médicaux en comptant principalement sur le dévouement de collègues kényans et somaliens. Nous dirigeons un hôpital de 300 lits à Dagahaley, l’un des cinq camps qui composent Dadaab, où nous offrons des soins de santé gratuits pour les quelque 123 500 habitants du camp, ainsi que quatre postes de santé pour les soins de base. Depuis janvier dernier, le personnel de MSF a mené plus de 73 000 consultations médicales, admis 5483 patients à l’hôpital, fait naître 1129 bébés et traité 9413 enfants dénutris.
Nécessaire impartialité
Ce travail est accompli par des travailleurs de terrain dévoués dans le cadre de ce que l’on appelle dans notre milieu l’« espace humanitaire ». Il ne s’agit pas d’une construction physique, mais plutôt d’une description de l’évolution des rapports avec les membres de la communauté, les chefs de faction et les criminels armés.
En expliquant notre adhésion aux principes humanitaires d’impartialité et en ne prenant pas parti dans les zones de conflits, MSF est jusqu’ici toujours parvenu à obtenir un accueil favorable de la communauté à son aide médicale et humanitaire. C’est une protection pour nos patients, notre personnel et nos activités. Voici ce qu’est fondamentalement l’espace humanitaire.
Ce système n’est pourtant pas infaillible pour MSF ou toute autre organisation humanitaire, comme le prouve l’enlèvement armé à Dadaab, la semaine dernière, de quatre employés du Conseil norvégien pour les réfugiés (CNR), qui s’est finalement bien terminé trois jours plus tard. Malheureusement, nous ne pouvons célébrer leur sauvetage, car nous déplorons la mort d’un chauffeur du CNR. Nous sommes aussi particulièrement inquiets du sort d’autres travailleurs humanitaires disparus dans la région, dont deux employées de MSF enlevées à Dadaab en octobre 2011.
Choix impossible
Les travailleurs humanitaires d’expérience comprennent les dangers auxquels nous devons faire face. Parallèlement, les organisations humanitaires ne sont pas prêtes à risquer autant. Être délibérément et violemment pris pour cible, voilà un risque auquel peu d’entre nous sont enclins à s’exposer. Les conséquences de ce risque inacceptable sont que nous suspendons, et parfois retirons complètement, notre assistance. Nous mettons fin à des projets. Nous abandonnons des gens vulnérables qui ont besoin de nous. C’est un choix impossible à faire qui met à l’épreuve notre volonté éthique à être là pour ceux que le monde a de toute évidence abandonnés.
Alors que la situation à Dadaab est toujours difficile, de nouvelles voies s’offrent à nous. Certains disent que nous devrions permettre à plus de réfugiés d’obtenir l’asile dans des pays comme le Canada, tandis que d’autres voudraient déplacer ces réfugiés dans des camps de taille raisonnable près de frontières plus sûres et aider les résidants à gagner en autonomie.
La communauté internationale doit prendre ses responsabilités envers Dadaab. Faute de quoi, les réfugiés somaliens qui tentent simplement de survivre seront indéfiniment pris au piège.
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Stephen Cornish, Directeur général de Médecins sans frontières Canada








