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Duel pour la présidentielle mexicaine

Enrique Peña Nieto était encore inconnu en 2005.
Photo : Agence France-Presse Ronaldo Schemidt Enrique Peña Nieto était encore inconnu en 2005.
Une affiche de huit mètres sur trois surplombe « La Costera », le grand boulevard qui longe la baie d’Acapulco. En gros plan, le visage d’un jeune premier au sourire digne d’une publicité pour dentifrice : impossible pour quiconque en terre mexicaine d’ignorer qui est Enrique Peña Nieto.

Ni chanteur à succès ni vedette de telenovella, Peña Nieto est le candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), favori de l’élection présidentielle qui aura lieu dimanche. En ce 1er juillet se joue tout l’avenir politique du Mexique : un président de la république, 500 députés locaux et fédéraux et 2445 présidents municipaux (maires) vont être élus au suffrage universel. De multiples sièges à pourvoir, de multiples campagnes, dans un pays au contexte géopolitique si particulier, où la démocratie doit composer avec le narcotrafic, la corruption et l’extrême pauvreté d’une grande partie de la population.

La ville d’Acapulco résume bien la problématique nationale. Pour un aperçu de la situation, il suffit de voir les hôtels de luxe et, un kilomètre plus haut, les bidonvilles des montagnes, puis enfin de poser ses yeux sur la une du journal local montrant les photos des dernières décapitations liées au narcotrafic. Dans les rues de la ville, les jeunes des barrios (quartiers malfamés), qui aspirent eux aussi à avoir leur 4x4 et leur villa avec vue sur la mer, se font ouvrir la voie royale du narcotrafic, la première source de revenus du Mexique selon Babette Stern, citée dans son ouvrage Narco business.

L’irrésistible ascension des mafias mexicaines (éd. Max Milo, Paris, 2011). Le narcotrafic est devenu un enjeu politique majeur, et rares sont les gens de pouvoir qui n’y sont pas mêlés. « Le gouvernement a laissé s’accroître le narcotrafic jusqu’aux plus hautes sphères du pays… Aujourd’hui, on est sans défense », soupire Carlos, un photographe dont le torse a été traversé par deux balles lors d’une fusillade.


La politique de lutte contre le narcotrafic de Felipe Calderón, le président sortant, érigée en véritable guerre, a fait plus de 60 000 victimes en six ans et ses résultats demeurent très mitigés. Le Parti d’action nationale (PAN) qu’il dirige en subit aujourd’hui les conséquences, comme le montrent les sondages, peu favorables à sa candidate à la présidence de la République, Josefina Vazquez Mota. Ce n’est pourtant pas là l’unique raison du retour en force du PRI.


Composer avec le narcotrafic


Le PRI (et ses ancêtres, le PRM et le PNR) a en effet dirigé le pays pendant presque un siècle, jusqu’en 2006, et certains États, comme Veracruz ou Oaxaca, n’ont jamais connu d’autre parti à leur tête. En privé, un responsable explique le retour en force de ce parti non par la personnalité de Peña Nieto, encore totalement inconnu en 2005, mais par le fait que le PRI « tient » le narcotrafic : plutôt que de lutter contre lui, il compose avec lui.


Cette façon de faire ne déplaît pas à la population, qui regrette parfois que les chefs soient éliminés, ce qui décapite la hiérarchie narco mais crée de nouvelles rivalités pour la réorganisation des cartels. Résultat ? Des tueries quotidiennes entre rivaux, faisant souvent des victimes collatérales : enfants, famille, proches ou simples passants qui se retrouvent au milieu de fusillades. À Acapulco, les touristes, notamment nord-américains, qui avaient pour coutume de venir y faire le « summer break » ont déserté la ville. Paco, un tatoueur vivant dans un quartier défavorisé, témoigne : « Le narcotrafic a toujours existé, mais jamais il ne nous avait affectés comme maintenant. Je ne sors presque plus, et quand je sors, je ne suis jamais certain que je reviendrai vivant chez moi. » L’exemple le plus tristement célèbre est Ciudad Juarez, ville la plus violente du monde, avec une dizaine de cadavres retrouvés par jour (selon le quotidien La Jornada). En 2011, Acapulco, ville d’un million d’habitants, passa toutefois devant Juarez pour le nombre de morts par habitant, avec notamment 80 morts en un week-end en novembre (El Sur).


Un duel


Parmi les quatre candidats à la présidentielle, citons également Andres Manuel López Obrador (dit AMLO), du Parti révolutionnaire démocratique (PRD), chouchou des médias sociaux. Seul candidat qualifié de gauche, il avait attaqué le système de vote mexicain lors de sa défaite contre Calderón, qu’il jugea illégitime. À la suite de ses dénonciations du système électoral rongé par la corruption, on a réformé l’Institut fédéral électoral (IFE) en 2007, chargé de surveiller de près la gestion des votes.


Les élections de cette année sont de fait un duel entre López Obrador et Peña Nieto, deux hommes opposés à tous les niveaux. Bien que les enquêtes donnent généralement Peña Nieto gagnant, celui-ci a su se rendre si impopulaire que certains commencent à douter de sa victoire. Parmi ses faits d’armes les plus fameux, outre les révélations des liens entretenus avec certains chefs narcos (d’après La Jornada) ou son incapacité à parler anglais, il n’a pas pu citer trois livres qu’il avait lus, ni le prix du kilo de tortillas, pourtant un aliment de base des Mexicains. Il a tenté de se justifier en disant qu’il n’était pas une femme au foyer… Son discours à l’Université ibero-américaine, le 11 mai dernier, ne put se terminer tant les étudiants le huèrent.


Cet événement donna par ailleurs naissance au mouvement « Yo soy 132 », autour duquel se sont rassemblées toutes les contestations anti-Peña Nieto et qui organise depuis des manifestations dans tout le pays. « Il y a une plus grande implication citoyenne pour ces élections, remarque Valeria, une institutrice. Les jeunes font pression sur les télévisions, qui truquent les nouvelles. L’information réelle se trouve sur les réseaux sociaux. Cependant, certains « twiteros » ont dénoncé des menaces de mort de la part du personnel du PRI. »


Une campagne omniprésente


De tous ces éléments résulte une campagne pour le moins agitée. Chacun affiche le portrait de son candidat sur sa voiture, sa maison, son taxi… La campagne s’invite dans tous les aspects de la vie mexicaine, des cours de récréation où sont parfois installés les bureaux des candidats, jusqu’à la parade de la fierté gaie. En effet, samedi dernier, des camions à l’effigie de Josefina Vazquez Mota tentèrent de s’incruster au début de la marche gaie d’Acapulco. Ils ont été brutalement interpellés par Igor Pettit, leader du mouvement pour les minorités de l’État de Guerrerro. Vêtu d’un long manteau or et d’une gigantesque coiffe de plume, Pettit, juché sur le toit d’un camion, s’est mis à hurler que le PAN avait été le parti le plus discriminatoire à l’égard des homosexuels (plus catholique que le PRI, le PAN s’est beaucoup opposé à la communauté gaie), et, pour employer des mots corrects, qu’il n’avait rien à faire là. Cette fureur a suffi à faire fuir les véhicules.


On a parfois l’impression d’un show télévisé. Des militants, souvent très jeunes, se battent à la sortie des débats en criant le nom de leur vedette. Des camionnettes sur lesquelles sont chargés de gros haut-parleurs crachent des tubes tels Waka Waka de Shakira, en remplaçant les paroles par le nom de leur candidat, suivis de slogans assez simplistes du type « Tu vas gagner. »


Mais la campagne prend aussi des formes moins divertissantes. Pour séduire les populations les plus pauvres, des responsables se rendent dans les quartiers et villages les plus défavorisés, où ils s’adressent à une population analphabète ou autochtone qui s’exprime dans des dialectes locaux (nahuatl, tzotzil, mixtec…) plutôt qu’en espagnol. Souvent privés d’eau courante et d’électricité, donc de téléviseurs, les candidats leur offrent un sandwich et 500 pesos en échange d’une promesse de vote pour leur candidat. « Les politiques devraient s’attacher à régler notre dette historique avec nos frères indigènes, soutient Carlos. Ils sont les fondateurs de notre nationalité. Et ce sont les plus oubliés, les plus démunis. »


Quels que soient les résultats, les votes de dimanche vont sans doute donner lieu à des manifestations invraisemblables. Une loi interdit par ailleurs la vente d’alcool et l’ouverture des bars ce week-end. La violence qui agite le Mexique depuis des années est intimement liée à la politique, et déjà trois candidats ont été assassinés depuis mai 2012 dans les États du Chiapas, de Guerrerro et de Tamaulipas. « Nous sommes fatigués des scandales et de la corruption, soupire Pablo, un fonctionnaire de 32 ans. Il faut vraiment que les choses changent pour que les Mexicains recommencent à croire en la politique. »


 

Collaboration spéciale

Enrique Peña Nieto était encore inconnu en 2005. Le candidat Andres Manuel López Obrador est le chouchou des médias sociaux. Des militants de gauche qui soutiennent le candidat Andres Manuel López Obrador dansaient au cœur de Mexico cette semaine.
 
 
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